Déjà primé à Sundance et cette semaine en compétition dans la sélection officielle du Champs-Elysées Film Festival, commence comme un énième sur le trafic de drogue entre le Mexique et les Etats-Unis. Mais, intelligemment, Matthew Heineman choisit ici de s’intéresser aux réactions citoyennes face aux cartels et aux violences qui gangrènent la société mexicaine et le sud des Etats-Unis.

Le documentaire prend place de part et d’autre du mur-frontière qui sépare ces deux pays, en s’intéressant principalement à deux hommes à l’origine de véritables milices paramilitaires d’autodéfense, pourchassant sans relâche les trafiquants, d’une part dans les villes de la province du Michoacán mexicain, et d’autre part dans le désert d’Arizona, lieu de passage de la drogue et des clandestins.

Le film se compose principalement de trois types d’images : des entretiens, des images immersives, et de belles pauses contemplatives. Naviguant alors entre exposition, émotions et violences, CARTEL LAND n’ennuie jamais. Au contraire on est très vite emporté par le documentaire qui intéresse immédiatement et dont le déroulement est proche de celui d’une fiction. Les faits rapportés sont en effet ahurissants : personnages charismatiques, barbarie des cartels, organisations paramilitaires, corruption, scènes de guerre civile dans les villes etc.

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Lors de la courte présentation du documentaire, Matthew Heineman parlait d’un « film auquel il ne s’attendait pas ». Effectivement de rares moments sont capturés, d’émotion et d’intimité, mais surtout de violences. Bien que cela soit efficace pour faire prendre conscience de la situation dramatique, on a, à certain moment, l’impression de voir un documentaire « choc », avec des séquences parfois difficilement soutenables. De ces quelques passages, plus sensationnels qu’intéressants, il ressort néanmoins une véritable envie de « tout » montrer et de d’exposer objectivement les enjeux ainsi que les dynamiques qui en découlent.

Au delà de son rôle informatif, CARTEL LAND est une véritable réflexion sur la légitimité de ces groupes armés et sur l’action citoyenne. Face à un Etat impuissant et/ou corrompu, les individus peuvent-ils prendre le rôle des institutions défaillantes ? C’est cette question que le film cherche implicitement à nous poser. Sans prendre partie, le réalisateur suit inlassablement ces deux groupes, mexicain et américain, aux mêmes combats et aux pratiques proches, interroge les membres ainsi que les victimes, et rend compte de la situation. Tout d’abord montrés comme de véritables chevaliers blancs, l’image de ces milices se dégrade au cours de leurs actions et de leurs discours. Entre les idéaux et la réalité des actes, Mathew Heineman montre avec brio la complexité de son sujet.

« Un documentaire dynamique, immersif et intéressant : il y a peu de choses à reprocher à CARTEL LAND. »

Cette complexité est en outre rendue visible par la modification de la construction du documentaire. Au départ le réalisateur s’attache à construire un parallèle entre le petit groupe de patriotes américains suréquipé pour qui la menace est attendue ; et celui mexicain, plus important et très actif face à une violence effective et à grande échelle. Puis, au cours du film, ce parallèle semble être abandonné et le film va se focaliser principalement sur les autodefensas mexicaine, plus impressionnantes. Cela peut être vu comme un défaut de construction du film, mais ce changement donne surtout à voir le caractère évolutif de la perception de Matthew Heineman au cours du tournage, donnant cet aspect « vivant » au documentaire et le rend plus objectif. Le réalisateur ne montre pas ce qu’il veut, mais ce qui est à montrer : la difficile distinction entre les cartels et les milices d’autodéfense, et donc finalement la difficile frontière entre le « bien » et le « mal ».

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Il y a donc peu de choses à reprocher à CARTEL LAND. Mathew Heineman traite son sujet en profondeur et signe un très bon documentaire, dynamique, immersif et intéressant. C’est un film complet et efficace qui nous est présenté ici, tous les points de vues des protagonistes sont en effet abordés : patriotisme du groupe américain, volonté sociale des groupes mexicains, l’encouragement populaire ou au contraire les réticences; impuissance de l’Etat, et cynisme des mafieux (venant ouvrir et conclure le film).

Finalement la question implicitement posée reste en suspend, et, comme pour le réalisateur, c’est au spectateur de chercher sa propre réponse. Quelles actions sont justes face aux cartels ? Dans cette situation, que ferais-je ?

CARTEL LAND est présenté en compétition au Champs-Élysées film Festival édition 2015 !

INFORMATIONS


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– CEFF 2015 : ATMOSPHÈRES URBAINES : DETROIT
– CEFF 2015 : IMAGINAIRES AMERICAINS : DESERT
– CEFF 2015 : RETROSPECTIVE FRIEDKIN
– CEFF 2015 : SÉLECTION EMILIE DEQUENNE
– CEFF 2015 : la programmation
– CEFF 2015 : les films en compétition

Titre original : Cartel Land
Réalisation : Matthew Heineman
Pays d’origine : Etats-Unis, Mexique
Sortie : inconnue
Durée : 1h38
Distributeur : inconnu
Synopsis :
Mexique. Dans un petit village du Michoacán, José Mireles, un physicien qui se fait appeler El Doctor, est à la tête d’Autodefensas, un mouvement citoyen contre le Knights Templar, le plus redoutable cartel de drogue de la région qui sévit depuis plusieurs années. Parallèlement, dans la Vallée de la Cocaïne, ce canyon désertique de 84km de long dans l’Arizona, le vétéran Tim ‘Nailer’ Foley et son groupe paramilitaire Arizona Border Recon, luttent contre l’invasion de la guerre des cartels mexicains en Arizona.

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