D’abord un monologue récité par une voix off sur des plans statiques d’une lande anglaise ; quelques phrases à peine qui apportent une dimension mystique au décor silencieux. Puis plus rien. Rien de plus que ces quelques mots pour ébaucher une mythologie que l’on imaginait déjà se superposer au récit, et proposer au spectateur d’interpréter les éléments successifs par un prisme symbolique, ou parabolique de schémas classiques se renouvelant sans cesse, car sans cesse les héros imparfaits refont les mêmes erreurs et payent les mêmes fragilités depuis la nuit des temps. Non plus rien de ce traitement de l’histoire, de cette façon de sublimer un spectateur ordinaire, comme si le réalisateur Daniel Wolfe préférait clore cette question diégétique à la fin de ce texte d’ouverture, et débarrasser le film de ce qui semble lui apparaître comme un artifice nuisant à l’impact des événements. À l’interprétation des événements, le cinéaste britannique semble préférer le choc direct de l’événement. Au décorum, il préfère le décor. A l’ambiance, il préfère la tension.

Et l’ennui soudain s’immisce dans l’image, et pas seulement pour le spectateur. Les personnages eux-mêmes évoluent dans une temporalité ennuyeuse, où chaque geste banal s’éternise à l’écran. Très vite tout ce monde semble se rendre compte qu’il n’appartient pas à un récit dramatique, poignant et spectaculaire, mais à une forme d’expression bâtarde, représentation du réel amoindrie par le fictif. Si le découpage du script empêche la confusion avec les codes du documentaire, les trois premiers quart-d’heures de CATCH ME DADDY, avec l’impression brute de leur caméra à l’épaule et le focus comportementaliste sur les gestes anodins, les visages taciturnes et les regards dans le vague des acteurs, donnent davantage une mesure de l’ennui qui rend le temps pesant, que d’une réelle tension.

Photo du film CATCH ME DADDY

On touche presque à l’épure. Soyons clairs, pas la soustraction de tant de détails dont même lorsqu’il ne reste plus grand chose. L’abstraction reste l’évident, la forme, le message. Non ici, l’épure est dans l’absence d’événements majeurs, voire de dialogues, car le film en fait également l’économie au maximum durant des séquences entières. L’épure vient d’une volonté surprenante des personnages à exister sans entrer dans le mécanisme du drame ou du suspense, d’être seulement vivants ou mouvants sans dialogues irréalistes ou truculents pour justifier leur captation sur grand écran. Suivant une logique que je vous laisserai vous-même valider en tenant compte de ces deux exemples : Pourquoi passer de longues minutes à voir les antagonistes du jeune couple faire des choses sans grand intérêt et masquer leurs voix par le vacarme de l’autoroute au moment où ils vont avoir une conversation importante ? Parce que cette conversation ne donnera aucune explication sur le ressenti des personnages, elle ne donnera que des éléments sur la façon dont ils vont agir, et comme cela sera montré plus tard, et bien les dialogues sont inutiles. Pourquoi passer toute une scène à montrer l’héroïne commandant un milk-shake alors que ce passage n’aidera en rien à l’enchaînement des événements tragiques par la suite ? Parce que la demoiselle est encore jeune, voguant entre l’enfance et l’âge adulte. Cela parait donc réaliste qu’elle aime les milk-shakes.

“À trop simplifier la réalisation comme la dramaturgie afin qu’elles paraissaient efficaces et brutes, CATCH ME DADDY apparaît au final comme un film carencé.”

Au bout de ces trois-quarts hésitants, un événement provoque enfin la réaction en chaîne qui précipitera la plupart des personnages vers leur chute, en tout cas pour ceux qui n’avaient encore touché le fond. Le changement de donne au milieu d’un film s’appelle “climax médian” mais dans le cas de CATCH ME DADDY, le rythme sensé porter ce pic de tension, est tellement faible qu’il apparaît presque comme un élément déclencheur tardif. Mais l’élément déclencheur de quoi au juste ? D’une course-poursuite nocturne qui refuse là encore d’être spectaculaire ou originale, jalonnée d’étapes initiatiques ; puisque même quand il s’agit de laisser place à l’action, aucun traitement dans la réalisation ne permet au spectateur de s’intéresser aux enjeux comme aux destins des personnages.

À la manière d’un Robert Bresson qui déclarait ne filmer ni les personnages, ni les acteurs, mais seulement les actes, le réalisateur semble filmer une histoire, sans filmer un monde autour de cette histoire. Un monde politique, sociale, mystique comme le laissait à penser l’ouverture du film. Non ; des faits, des faits, des faits Messieurs les jurés. Même la fin, confrontant le père autoritaire à la fille fugueuse, laisse penser qu’un dialogue apportera enfin un sous-texte au récit en mettant justement face à face deux visions opposées du monde. L’une définie par le poids des traditions, l’autre par la recherche de la liberté. Mais le film se termine trop brutalement sans nous laisser le temps d’y réfléchir. Et s’il se conclut par une image forte, le choc de celle-ci est hélas désamorcée par l’absence de la dramaturgie qui aurait dû la précéder et lui donner un sens.

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INFORMATIONS

Affiche du film CATCH ME DADDY


Titre original : Catch me Daddy
Réalisation : Daniel Wolfe
Scénario : Matthew Wolfe et Daniel Wolfe
Acteurs principaux : Sameena Jabeen Ahmed, Connor McCarron et Gary Lewis
Pays d’origine : Royaume-Uni
Sortie : 7 octobre 2015
Durée : 1h51 min
Distributeur : BODEGA FILMS
Synopsis : Laila, jeune fille d’origine pakistanaise et son ami Aaron, jeune anglais, tentent d’échapper à une véritable chasse à l’homme lancée contre eux. Poursuivis dans les contrées austères du Yorkshire, ils vont tout faire pour tenter de sauver leurs vies…

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[CRITIQUE] CATCH ME DADDY

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