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Bien loin du bad buzz qui entoure sa sortie, le Death Note d’Adam Wingard s’avère être un film délirant et insolent, blindé de second degré, réflexion dérangée sur la vengeance et l’omniscience.

De tous les succès du manga, Death Note est sûrement l’une des œuvres les plus universellement acclamée et appréciée, tant chez les otakus que chez les non-initiés, notamment pour son incroyable maîtrise de la narration, pour ses personnages hauts en couleur et pour ses thématiques adultes fortes. De cette belle réputation a découlé un nombre affolant d’adaptations et de produits dérivés depuis dix ans : un animé, adaptation globalement fidèle qui bénéficiait d’une mise en scène d’exception, étendant ainsi le cercle des fans du manga, mais aussi des films japonais en live action, tous très mauvais (quatre en tout, dont un dytique, un préquel de celui-ci réalisé par Nakata, et enfin une suite inédite), et enfin un j-drama relativement insignifiant, sorti il y a déjà deux ans. En parallèle de cette exploitation nippone, Hollywood a, depuis la fin de la publication du manga, gardé l’idée de réaliser sa propre adaptation : au fil des années, on parlera de Shane Black ou encore de Gus Van Sant, pour que ce soit finalement le réalisateur de genres Adam Wingard qui hérite du projet, le tout produit par Netflix (alors que Warner avait porté le projet pendant quasiment une décennie). Evadé du development hell, DEATH NOTE US sort donc enfin sur Netflix, avec un beau budget et des attentes assez peu élevées. Il faut dire que, tout comme pour les jeux-vidéos, les bonnes adaptations de manga se comptent sur les doigts d’une main.Photo du film DEATH NOTEIl y a deux façons de considérer l’adaptation d’une œuvre : y rester globalement fidèle, ou s’en détacher plus librement pour des raisons diverses et variées (changement de format, cinéaste fort, raisons commerciales, changement de cible, incompréhension de l’œuvre…). DEATH NOTE fait ce deuxième choix, et il le fait globalement pour les bonnes raisons : plutôt que de s’efforcer de suivre à lettre le manga d’Oba et Obata, il n’en extrait que de vagues grandes lignes et les personnages principaux. Plus important encore, le réalisateur vient inscrire son propre univers dans celui de Death Note. Car en effet, Adam Wingard est bien loin d’être un tâcheron : auteur des succès d’estime You’re Next et The Guest, mais également du remake pas-si-dégueu de Blair Witch, le metteur en scène américain s’est construit une œuvre d’une cohérence assez rare avec des films de genre bourrés de second degré, quelque part entre Sam Raimi et Wes Craven. DEATH NOTE hérite de cet esprit insolent : loin du polar sérieux à l’écriture élégante, le film de Wingard ressemble davantage à un délire kitsch, funky, grinçant, quelque part entre la grandiloquence immature d’un Takashi Miike et la générosité décalée d’un Evil Dead. En résulte un chaos total, foutraque, tantôt génial et tantôt nanar assumé, qui semble s’amuser de lui-même et de ses personnages, sortes de pions incapables qu’il moque et ridiculise avec une ironie sauvage, tel un démiurge. Au fond, ce DEATH NOTE à la sauce burger a plus l’esprit d’un Ryuk que d’un Light.

C’est là le point de non-retour : comment convaincre un fan original alors que le ton de son œuvre fétiche n’est plus le même ? Ce qui est encore plus intéressant vis-à-vis de ce mauvais esprit, c’est que ce DEATH NOTE n’est même pas une vraie trahison. Davantage une variation stylistique, qui pousse à son extrême un univers pourtant très cadré. Cela en devient presque de la caricature, mais dessinée d’un trait admiratif – si cela ne fonctionne pas vraiment pour Light ou Mia (même si les intentions sont intéressantes, mais on y reviendra plus tard), la réussite est totale avec un Ryuk glaçant et énigmatique qui, à la manière d’un Vito Corleone, ménage ses apparitions ; mais aussi avec un L torturé, squelettique, presque xenomorphe, peut-être le choix le plus malin et fascinant de Wingard.Photo du film DEATH NOTELe Light de Nat Wolff est quant à lui plus symptomatique du film : une décadence jouissive mêlée à des fautes de goûts qui n’en sont pas vraiment. Wingard va au bout de sa démarche, celle de détourner un monument de la pop culture moderne en en faisant une Série B vaporwave à gros budget, pas si loin de ces marginaux du v-cinema japonais à la Miike et Sion Sono, auquel on aurait injecté une bonne dose de nostalgie du kitsch 80s et de ses clichés (Top Gun et co). Light est niais, parfois stupide, soi-disant intelligent, égocentrique et pourtant facilement manipulable. Rien à voir avec le manga en somme, mais on voit la référence : déjà dans ses précédents films, Wingard aimait avoir pour protagonistes des idiots un peu casse-cous et les jeter dans la gueule du loup, la sienne, gore et cruelle. Ce n’est pas anodin. A partir de là, impossible pour Wingard d’explorer l’un des éléments phares du manga, ce duel intellectuel d’inter-manipulation entre L et Light, qu’il met presque complètement de côté. Ce n’était, de toute façon, pas son intention : Wingard et ses scénaristes décident plutôt d’écrire un autre type de relation entre les deux personnages, préférant explorer leurs similitudes, leurs maux communs. Le parallèle réalisé entre L et Light, qui se répond au début et à la fin du film selon un cycle fatidique, est passionnant et clairement l’une des meilleures idées de DEATH NOTE US. Il interroge en profondeur les intentions de ses personnages principaux, mais pose également des questions existentielles plus larges autour des thèmes de la vengeance et de l’instabilité constante de nos valeurs morales ; réflexion illustrée à merveille par cette fantastique et surprenante ultime réplique du film. Un final très réussi dans son maniérisme désinvolte et anti-spectaculaire qui permet de réinterpréter scénaristiquement, visuellement et thématiquement ce qui l’a précédé.Photo du film DEATH NOTEPlus que jamais, Wingard s’assume en esthète total. Avec ses plans renversés, ses travellings tourbillonnants, cet éclairage à la mode néon et ce montage clipesque, DEATH NOTE devient un film dérangé, perturbé. L’univers visuel (et musical) construit est d’une rare cohérence et participe aussi à l’écriture stylistique des personnages (surtout Ryuk). Un peu comme l’est Ryuk, la caméra fait de nous des spectateurs omniscients de cette introspection graveleuse de la nature humaine ; comme lui, on est surpris dans le dernier acte par la tournure des événements. Et c’est là l’ultime coup de génie de Wingard : le vrai Dieu, ce n’est pas celui qui observe ou celui qu’on observe, mais celui qui tient la caméra. Le vrai Dieu de la mort, ce n’est ni Ryuk ni Light, mais le Death Note lui-même. En plus d’être un film de vengeance camouflé, DEATH NOTE est donc une réflexion sur le statut médiatique et le rôle du médiateur.

« Le vrai Dieu, ce n’est pas celui qui observe ou celui qu’on observe, mais celui qui tient la caméra. Le vrai Dieu de la mort, ce n’est ni Ryuk ni Light, mais le Death Note lui-même. »

Avec le bad buzz qui a entouré sa sortie, difficile de démêler le fanboyisme aveugle de la critique justifiée et objective vis-à-vis de ce nouveau DEATH NOTE. Film imparfait en raison de son choix initial de ne pas trop se prendre au sérieux (certaines scènes flirtent gentiment avec le ridicule), le film de Wingard est un objet bien plus profond et complexe qu’on voudrait bien nous le faire croire – un film d’auteur à n’en pas douter, aboutissement stylistique de l’un des réalisateurs les plus prometteurs du moment, et pied de nez aux attentes placées en lui. Porté notamment par des irréprochables Keith Stanfield et Willem Dafoe, on regrettera cependant qu’une attention supplémentaire n’ait pas été portée sur l’écriture, intéressante mais pas toujours aussi rugueuse qu’on pourrait l’espérer. On peut comprendre tout à fait ceux qui détesteront cet objet de division, parce que DEATH NOTE n’est ni consensuel, ni classique, ni sage. Il est fou, génialement stupide, stupidement brillant, audacieux et crasseux.

KamaradeFifien

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Intéressant
Titre original :Death Note
Réalisation : Adam Wingard
Scénario : Charles Parlapanides, Vlas Parlapanides et Jeremy Slater, d'après le manga de Tsugumi Oba et Takeshi Obata
Acteurs principaux : Nat Wolff, Keith Stanfield, Margaret Qualley, Willem Dafoe
Date de sortie : 25 août 2017
Durée : 1h40min
3.0Note finale
Avis des lecteurs 23 Avis

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