Tomber éperdument amoureux, c’est avoir l’esprit et les émotions si brouillés, c’est être à ce point obnubilé qu’on en perd la raison, au risque de se perdre complètement. C’est ce sentiment absolu, la passion, que , le jeune réalisateur scénariste d’, a voulu traiter. Pour évoquer ce trouble amoureux, il s’est inspiré du fait divers et du roman « Défense d’aimer » écrit par le directeur de prison Florent Gonçalvès. Celui-ci a vécu une relation interdite avec l’une de ses détenues, surtout connue pour son rôle d’appât d’Ilan Halimi, assassiné il y a dix ans par le « Gang des Barbares« . Cette affaire avait marqué les esprits par sa sauvagerie.

Le réalisateur, dont c’est le second film après Juliette, a pris le parti de faire table rase des origines de la détention d’Anna/Adèle Exarchopoulos pour deux raisons, dont il s’est expliqué lors de notre rencontre, en présence de ses deux interprètes. Il avait surtout envie d’évoquer de façon plus personnelle cette histoire d’amour dans le milieu carcéral, qui lui était inconnu. Ses rencontres avec des chefs d’établissements pénitentiaires, des surveillants de prison et l’animation d’ateliers avec son actrice auprès de détenues l’ont aussi amené à saisir l’égalité de traitement dont bénéficient les détenues, sans tenir compte des raisons de leur présence en prison. Pourtant, cette volonté de la page blanche assumée de Pierre Godeau provoque chez nous, qui connaissons l’histoire, un certain malaise, proche de l’impression d’être manipulés. Prenant des libertés avec le fait divers, il prive le public de sa propre capacité d’appréciation et d’interprétation, en ne lui faisant pas confiance, voire en l’infantilisant. Sans aller jusqu’à juger Anna, nous aurions aimé comprendre sa personnalité, ses motivations, son intérêt puisés dans son histoire personnelle. Le réalisateur nous livre parfois des parcelles de vérité lorsqu’il nous donne à voir Anna converser avec sa mère (la très rare Marie Rivière, aperçue dans Ce sentiment de l’été) ou sortir de prison pour assister à son procès.

Photo du film ÉPERDUMENT

© Studiocanal

Pierre Godeau dresse le portrait d’une jeune femme instinctive, séductrice, en perte de repères et de père, qui a sans doute fait de mauvais choix, mais semble les assumer. Le réalisateur filme Adèle Exarchopoulos au plus près du visage et du corps, sa sensualité, presque amoureusement. Il dit avoir voulu faire du Commandant Jean Firminot un personnage plus complexe et a travaillé les traits de son caractère avec  : un homme de quarante ans en pleine réussite sociale, professionnelle et personnelle, narcissique, très conscient de son apparence et de ce qu’il dégage. Pourtant, il nous semble qu’il a un peu trop chargé la barque en lui rajoutant cette touche de sensibilité, donnant ainsi un alibi à son désir d’être vu tel qu’il est vraiment : un artiste incompris.

Mais la complexité de Jean n’est pas si flagrante. Comment un directeur de prison, dont l’autorité, la responsabilité et la déontologie se doivent d’être sans faille, peut-il vaciller aussi rapidement au contact d’Anna ? Comment la passion peut-elle balayer aussi rapidement l’éthique ? C’est l’un des points faibles du scénario. On regrette que Jean ne montre pas un peu plus de résistance, exprime ses doutes, soit déchiré, torturé par la portée de ses actes avant de craquer, de se perdre. L’histoire en aurait été sublimée par le désir inassouvi. Car c’est bien de désir dont il s’agit. Un désir sexuel, une attirance physique indéniable, du style « parce que c’était elle, parce que c’était lui ». Le réalisateur a décidé de montrer ce désir en filmant les corps faisant l’amour, scènes que les acteurs ont déclaré avoir aimé inventer, essayant de les rendre le plus justes possibles, dosant énergie, regards et maladresses. Elles sont effectivement belles et renforcent le propos de la folie amoureuse, puisque Jean et Anna font l’amour partout et souvent, jouant avec le feu et prenant de plus en plus le risque d’être découverts.

« En prenant trop de distance avec le fait divers, ÉPERDUMENT parvient à un résultat mitigé, qui apporte plus de questions que de réponses, mais ne provoque pas les émotions espérées. »

En s’éloignant trop des faits réels, le réalisateur se prive d’une autre dimension. Celle des enjeux de pouvoir et de leurs conséquences dans le milieu carcéral, et de la jalousie des détenues face au traitement de faveur dont bénéficie Anna. Car ce n’est pas tant la relation qui a posé problème aux deux protagonistes dans la réalité, que les avantages offerts à sa position de « Directrice » et l’impact au niveau des collaborateurs du directeur de prison. ÉPERDUMENT effleure la question, préférant se concentrer sur la relation en elle-même. L’inégalité de la relation entre la figure d’autorité que Jean représente et la détenue Anna aurait mérité d’être plus creusée. Car il n’est pas question que de passion ici : la manipulation et le rapport de force sont au cœur de cette histoire extraordinaire.

Le réalisateur filme la vie en prison avec un regard bienveillant. Il permet de pénétrer dans l’univers carcéral des femmes de façon très réaliste : la tension, la notion de territoire, la violence verbale et physique entre détenues, la solitude, l’animalité qui rejaillit quand disparaît l’humanité. Les sons d’écrous, les pas, les cris le jour et la nuit, le temps qui n’existe pas, on y est ! L’équipe du film a passé six semaines à la prison de la Santé dans laquelle, comme l’expliquait Guillaume Gallienne, la résonance des sons a demandé plus d’échanges de manière sourde, de concentration et de patience que dans un autre film.

Photo du film ÉPERDUMENT

© Studiocanal

On ne connait pas les raisons de la naissance d’une passion mais celle que vont éprouver ces deux êtres, que tout oppose a priori, provient finalement de leur point commun, à savoir leur enfermement respectif. Elle dans la prison, et lui dans sa propre vie, qu’il perdra toute entière, ainsi que son honneur. L’être aimé apparaît partout dans notre vie, au présent et au futur, fantasmes de Jean et Adèle que Pierre Godeau filme très joliment. Ce choix de mise en scène contrebalance avec d’autres choix un peu lourdingues, comme les interrogations sur l’amour de la pièce de théâtre Phèdre, ou la séance de coupe de cheveux mutuelle.

Alors, et c’est la question centrale qui nous préoccupe dans ÉPERDUMENT, les deux interprètes parviennent-ils à nous faire vibrer ? Leur duo amoureux est-il crédible ? Hélas, l’audace du réalisateur de les avoir réunis à l’écran ne nous convainc pas totalement. D’un côté, le jeu toujours instinctif et assumé d’Adèle Exarchopoulos, que nous lui connaissons depuis La Vie d’Adèle. Elle reconnaît d’ailleurs qu’il ne peut pas fonctionner à chaque fois et qu’il lui faut désormais travailler sa technique, ses références et sa conscience de jeu, à l’instar de son partenaire. De l’autre côté, Guillaume Gallienne s’essaye à un nouveau genre mais son jeu trop académique ne parvient pas à nous émouvoir.

En prenant trop de distance avec la réalité des faits, ÉPERDUMENT parvient finalement à un résultat mitigé : une œuvre qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, mais ne provoque pas les émotions que le sujet et les interprètes nous laissaient espérer.

Sylvie-Noëlle

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

INFORMATIONS

Affiche du film ÉPERDUMENT


Titre original : Éperdument
Réalisation : Pierre Godeau
Scénario : Pierre Godeau – D’après l’oeuvre de Florent Goncalves et Catherine Siguret
Acteurs principaux : Guillaume Gallienne, Adèle Exarchopoulos,
Pays d’origine : France
Sortie : 2 mars 2016
Durée : 1h50mn
Distributeur : Studiocanal
Synopsis : Un homme, une femme.
Un directeur de prison, sa détenue.
Un amour impossible, une histoire vraie.

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