De par son titre et son affiche, particulièrement évocateurs, on imaginait ALICE IN EARNESTLAND être une comédie-dramatique assez loufoque, éventuellement gore, et totalement décomplexée. A la limite même d’une comédie d’horreur qui réinventerait Alice au pays des merveilles. Le contenu est en réalité bien plus sobre. Même s’il insiste pour faire ressortir, dans un premier temps, des éléments humoristiques à l’intérieur de situations monstrueuses, le réalisateur Ahn Gooc-jin a derrière cela la volonté de nous faire vivre une descente aux enfers des plus sordides. Celle de son personnage principal, qui voit le sort s’acharner sur lui. Même lorsque ça ne pourrait pas être pire, un nouveau malheur surgit de manière inattendue et vient frapper de plein fouet l’héroïne, tout comme le spectateur. Ainsi, ALICE IN EARNESTLAND se transforme en un drame social. Le film évolue, apparaît en mutation constante pour nous mener vers une vision du monde sombre, dure et cynique.

Une conseillère sociale voit débarquer dans son bureau une jeune femme iconoclaste qui va la retenir prisonnière pour lui raconter son histoire. Elle s’appelle Su-nam et travaille comme comptable dans une usine où elle a rencontré son mari sourd. La vie de Su-nam, travailleuse assidue peu récompensée pour ses efforts, est pour le moins étrange et inattendue.

Photo du film ALICE IN EARNESTLAND

Lorsqu’arrive Su-nam dans le bureau de la conseillère sociale, on ne sait pas trop ce que le film nous réserve, jusqu’à l’apparition d’un indice. Une goutte de sauce piquante qui tombe lentement sur le bureau de la conseillère, alors que celle-ci est forcée par Su-nam d’avaler un aliment inconnu. Une goutte rouge vif qui annonce la finalité sanglante à venir. Mais avant d’en arriver là, il faudra revenir en arrière, suivre tout le récit raconté par Su-nam. De manière ultra rythmée d’abord, on découvre le parcours scolaire de la jeune femme, le bel avenir qui lui tendait les bras avant les premières désillusions. On se permet de rire à ce qu’on prend comme de l’humour noir. Pourtant, une pointe de malaise s’y glisse délicatement. Car le réalisateur a pris la peine de disséminer des éléments dérangeants, qu’on ne remarque presque pas. Comme cette tête d’un professeur du lycée de Su-nam, un peu floue et semble-t-il sans visage. En cela ALICE IN EARNESTLAND apparaît comme un rêve trouble et brumeux qui bascule dans le cauchemar. On ne prend bien sûr conscience de cela qu’assez tard. Ahn Gooc-jin utilise pour cela un montage judicieux, basculant entre le passé et le présent avec délicatesse pour faire contrebalancer le poids des choses avec une certaine ironie.

“ALICE IN EARNESTLAND apparaît comme un rêve trouble et brumeux, qui bascule dans le cauchemar.”

Su-nam rencontrera un homme. Ils s’aimeront mutuellement, et ce n’est pas l’évolution soudaine de la surdité de son mari, l’obligeant à réaliser une opération coûteuse, qui l’empêchera de vivre heureuse. Su-nam désire simplement le bonheur, le sien et celui de son mari. Seulement rien n’ira pour le mieux pour elle. De nouvelles difficultés, venues d’une triste malchance – un dysfonctionnement de l’appareil auditif de son mari au mauvais moment – et d’un concours de circonstances. Su-nam deviendra une victime de la société qui la laisse se tuer à la tâche et cumuler les emplois pour acheter une maison qu’elle devra vendre par la suite pour faire face à des difficultés financières. Une travailleuse acharnée et méritante sur qui le destin s’acharne. Et même si elle trouve toujours une note d’espoir dans son malheur, ce qui lui permet de ne pas abandonner, l’héroïne s’assombrit inévitablement, et le visuel d’Ahn Gooc-jin avec.

Photo du film ALICE IN EARNESTLAND

Le film devient moins coloré et la lumière moins expressive. Le réalisateur adapte parfaitement sa mise en scène (tout comme sa très bonne composition musicale) à la situation et tâche de marquer le visage de son actrice (impressionnante Lee Jung-hyun) dont les sourires se font rares et les larmes de plus en plus présentes. Su-nam s’enfonce dans l’obscurité et une certaine folie, et ALICE IN EARNESTLAND prend alors une tournure étonnamment violente, dans la lignée de quelques grands thrillers et polars noirs du cinéma coréen. Au final, le film est une réussite, mais nécessite d’être suffisamment digéré pour être accepté puis apprécié comme il se doit.

Pierre Siclier
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[CRITIQUE FFCP 2015] ALICE IN EARNESTLAND

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