Pour son dix-septième film, le réalisateur mais également compositeur Tony Gatlif met en scène une histoire d’amour impossible pour dépeindre la communauté gitane. Une communauté que le réalisateur met en image depuis plus de trente ans dans ses films où il est question d’identité, de voyage et de racine. Des thèmes qu’on retrouve dans Geronimo, un drame plein de vie, toujours en mouvement grâce à la caméra survoltée de Gatlif, rythmé par sa musique et tenu par l’interprétation grandiose de Céline Sallette.

D’un côté il y a Nil (Nailia Harzoune), une jeune fille en robe de marié. Elle court à vive allure comme si elle cherchait à fuir quelqu’un. De l’autre il y a Lucky (David Murgia), un jeune homme en moto. Les deux plans se succèdent et s’enchaînent comme si l’un pourchassait l’autre. Finalement il n’en est rien. La traque supposée est en réalité des retrouvailles. Enfin dans le même cadre, les deux protagonistes se sautent dessus et s’embrassent. Ce sont deux amoureux qui se retrouvent. Ils s’aiment passionnément, d’un amour fou. Pourtant leur joie sera de courte durée. Nil, issue de famille Turque était promise à un autre homme. L’honneur de la famille est bafoué et une guerre éclatera dans le quartier d’une petite ville du sud de la France, entre les Turcs et les Gitans, le clan de Lucky, si les deux amoureux ne sont pas livrés rapidement.

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© Les Films du Losange

A la lecture du synopsis du film beaucoup y ont vu une relecture de la tragédie de William Shakespeare, Roméo et Juliette (1597). Pourtant Geronimo ce n’est pas exactement ça. Entre les Turcs et les Gitans il n’y a pas de haine initiale comme entre les Capulet et les Montaigu. Dans Geronimo il est avant tout question des traditions anciennes. Rapidement les frères, les cousins et le futur mari de Nil se sentent trahis et déshonorés. A leur tête il y a Fazil (Rachid Yous) qui réclame la mort de Lucky mais également de sa sœur Nil. Pourtant les plus anciens, notamment l’oncle de Fazil, ont cessé de suivre ces coutumes archaïques en arrivant en France. Il est aussi question de liberté, que chacun clame à sa manière. Cela passe par Nil qui hurle son amour pour Lucky, mais également par Fazil qui refuse d’entendre raison. Gatlif montre l’adaptation de ces deux peuples par les anciens qui sont prêts à trouver un accord à l’amiable, et réfute l’extrémisme de la jeunesse.
Tony Gatlif nous dépeint là un monde presque irréel.
Bien que tourné à Saint-Etienne, le film se déroule dans une ville du sud de la France, sans qu’on ne puisse jamais la situer précisément. Un mystère qui permet de mettre en lumière un peu plus les questions d’identités propres au réalisateur. En guise de décors Tony Gatlif utilise une banlieue aux allures de champs de bataille. Des merveilleuses ruines où pourra se dérouler cette guerre de quartier. Contrairement à Roméo et Juliette, le film ne tourne pas réellement autour des amoureux. Au milieu se trouve un troisième protagoniste, le véritable personnage principal, Geronimo. L’éducatrice qui essaie d’aider les jeunes du quartier. Un personnage puissant qu’interprète merveilleusement Céline Sallette. Elle nous emporte de manière incroyable, toujours dans la justesse, entre drame et ironie. Elle nous offre un personnage fort, prêt à se mesurer à tous les caïds du quartier mais qui pourrait s’écrouler à tout moment face à la dureté qui l’entoure. Car en voulant apaiser les tensions, elle sera finalement la principale victime. Si Celine Sallette offre comme toujours une grande prestation, on regrette que le reste du casting n’en fasse pas de même. En effet on reste moins convaincu par le jeu de certains acteurs. Ces derniers compensent malgré tout par leurs prestations physiques dans des scènes de danse.

”La caméra tremblante de Gatlif nous offre des moments de transe”

Geronimo, qui est passée en maison de redressement étant plus jeune, connaît toutes les astuces pour tricher ou voler. Elle n’a pas de mal à voir quand les enfants dont elle s’occupe lui mentent. Elle sait comment leur parler et agir avec eux. Elle n’hésite pas à donner de sa personne physiquement pour se faire respecter en donnant un coup de tête à l’un d’entre eux qui l’a insulté. Car elle sait qu’ici le seul moyen de ne pas se faire marcher dessus est de parler le même langage. Une violence qui laisse vite place au rire et à une complicité touchante entre Geronimo et les jeunes adolescents.
Jusque-là Geronimo se contentait d’essayer de remettre la jeunesse dans le droit chemin pour leur éviter la prison ou pire. Lorsque Lucky et Nil vont à l’encontre des règles ils déclenchent une guerre entre leurs deux familles. Geronimo vient s’en mêler car « elle croit aux miracles » comme elle dit. Même avec le monde contre elle, elle espère éviter un bain de sang. On assiste alors à ses moments de doute, ses ras-le-bol devant la haine constante et ses peurs face aux agressions de plus en plus violentes.

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© Les Films du Losange

Tony Gatlif nous offre une belle réalisation. Comme à son habitude il utilise la musique tsigane de sorte qu’elle vienne se greffer aux images. Ce n’est pas un simple accompagnement, c’est une part du film en lui-même. Les mouvements de caméra suivent majestueusement le rythme des chansons. Le réalisateur nous plonge ainsi au cœur de ces deux communautés, surtout la gitane, où la musique tient une part essentielle. A la manière de West Side Story (drame lyrique de Leonard Bernstein inspiré à l‘origine de Roméo et Juliette), avant de se battre, les deux clans s’affrontent par la musique. D’abord en créant leur propre musique. Pour les Turcs c’est en frappant les objets aux alentours, sur les murs, les poteaux, avec des couteaux ou bien des chaînes métalliques. Une scène proche de l’une des séquences de l’adaptation au cinéma de West Side Story par Robert Wise en 1961. Pour leur répondre les Gitans utilisent leur corps. Leurs mains pour la rythmique et leurs pieds, dans une sublime prestation de flamenco sur un cercueil. Une scène incroyable qui précède un combat de danse impressionnant dans un entrepôt où se réunissent les gens du quartier. C’est comme ça que chacun défend son honneur, jusqu’au moment où les premiers coups seront donnés. La caméra tremblante de Gatlif nous offre durant ces scènes des moments de transe. Caméra à l’épaule, il observe, comme le spectateur, ce qui paraît être une improvisation des danseurs.

Pour nous sortir des ruines et des entrepôts, le film se déplace sur une plage aride où Lucky et Nil trouveront refuge grâce à Geronimo. On obtient là des scènes à l’esthétique très travaillée. Des plans d’une grande beauté qui permettent aux protagonistes de s’évader, d’oublier quelques instants l’horreur qui les entoure. Un décor naturel parfaitement choisit qui donne une échappatoire à l’oppression des ruines.
Cette diversité dans la mise en scène permet à Tony Gatlif de nous balader intelligemment dans son récit. Même s’il pousse parfois certaines scènes un peu trop loin, notamment lorsque se succèdent danses et chants, c’est finalement ce qui fait le charme de ce film. Geronimo parvient à séduire rapidement par son ambiance bouillante et sa sublime interprète.

CASTING
Titre original : Geronimo
Réalisation : Tony Gatlif
Scénario : Tony Gatlif
Acteurs principaux : Céline Sallette, Rachid Yous, David Murgia, Nailia Harzoune, Sergi López
Pays d’origine : France
Sortie : 15 Octobre 2014
Durée : 1h44mn
Distributeur : Les Films du Losange
Synopsis : Sud de la France.
Dans la chaleur du mois d’août, Geronimo, une jeune éducatrice veille à apaiser les tensions entre les jeunes du quartier Saint Pierre.
Tout bascule quand Nil Terzi, une adolescente d’origine turque s’échappe de son mariage forcé pour retrouver son amoureux, Lucky Molina, un jeune gitan.
Leur fuite met le feu aux poudres aux deux clans. Lorsque l’affrontement éclate en joutes et battles musicales, Geronimo va tout tenter pour arrêter la folie qui embrase le quartier.
BANDE-ANNONCE
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[Critique] Geronimo

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