Nous consacrons une minuscule rétrospective à à l’occasion de la sortie de son prochain film Quelques minutes après minuit le 4 janvier 2017.

Au menu: les critiques des films réalisés par l’auteur: L’orphelinat (2007), The Impossible (2012), et enfin celle de Quelques minutes après minuit. Puis, en marge des chroniques cinématographiques, celle littéraire du livre de Patrick NessQuelques minutes après minuit, ainsi qu’une extrapolation des promesses de son adaptation cinématographique par Juan Antonio Bayona.

Photo du film The Impossible

BEAUCOUP plus intéressant que L’orphelinat (nous trouvions qu’il ne faisait que bégayer la partie inconséquemment divertissante du travail d’autres auteurs de la fameuse « horreur espagnole »), THE IMPOSSIBLE laisse entrevoir un véritable travail d’auteur chez Juan Antonio Bayona, et donne rétrospectivement une vraie valeur à son essai précédent.

Cette fois, la famille est véritablement au cœur du récit, pas juste un élément scénaristique sans âme. THE IMPOSSIBLE lorgne ainsi très fortement du coté de Spielberg, et notamment de sa Guerre des mondes; pour rappel, dans celui-ci la « catastrophe » était une allégorie du 11 septembre 2001, ainsi que des différentes formes de ravages qu’elle infligeait à l’américain moyen. Physiques, émotionnels, moraux, psychologiques, culturels. Cette Guerre des Mondes là était également l’occasion d’un « passage à l’age adulte à travers l’épreuve », typique du cinéma de Spielberg, sauf qu’ici, l’enfant en question est un pater familias qui n’a jamais réussi à s’adapter (formidable Tom Cruise). Puis, juste, en termes de mise en scène ou de rythme, le Spielberg atomise toujours, même 10 ans après, n’importe quel autre blockbuster fantastique.

Photo du film The Impossible

la F.A.M.I.L.L.E

Chez Bayona, le schéma est le même; le récit se concentre autour d’une famille qui cherche à se reconstruire – la différence étant qu’il ne s’agit pas d’une reconstruction émotionnelle comme chez Spielberg, mais d’une reconstruction physique, et géographique. Comme chez Spielberg encore, le suspense et l’émotion proviennent de la façon dont nous sommes arrimés au regard de l’un des protagonistes sur son monde détruit, une mise en scène puissamment génératrice d’empathie. Comme chez Spielberg, tout est une question d’échelles. Homme lambda, VS irréductible nature, VS désastre humanitaire. Comme chez Spielberg, la catastrophe est un véritable personnage à part entière, une entité antagonique qui provoquera par une multitude d’interactions, les évolutions des protagonistes. Enfin comme chez Spielberg, la violence de la catastrophe est tellement puissante, le désastre laissé tellement prégnant, qu’il y a quelque chose de politique qui émane du film.

Juan Antonio Bayona réussit en effet à représenter toute la proximité d’une catastrophe qui ne s’est définitivement pas arrêtée à séparer les membres d’une famille. THE IMPOSSIBLE lorgne alors vers le documentaire et rend compte, peut-être malgré lui, de l’état d’un pays. Une Thaïlande dont l’une des sources de revenus (le tourisme) vient d’être annihilée, un pays dont les infrastructures sont loin de pouvoir accueillir les victimes d’une catastrophe écologique, un pays dont les habitants ne pourront « être évacués au plus vite » comme les héros américains, mais doivent non seulement survivre, mais reconstruire. Si le divertissement est extrêmement spectaculaire et réussi (la vague, la violence très graphique de son impact, les aspects techniques et audio-visuels), c’est par le détail, la précision et la persistance de son « décor » que le réalisateur donne une dimension particulière au film. Un regard sur le monde, via un regard sur la famille ; paradoxal mais extrêmement pertinent, comme chez papa Spielberg.

EXTRAIT: LA VAGUE

Dans le détail, cette famille est composée des deux parents et de leurs 3 enfants, mais seuls comptent dans l’histoire Lucas, sa mère, et son père. Le récit se scindera ainsi en deux temps/thèmes avant sa conclusion. La souffrance d’un coté, l’espoir de l’autre. La première partie, centrée sur Lucas-13 ans (Tom Holland, parfait) et sa mère () est donc la plus forte, non seulement par sa viscéralité, mais également pour la variété des épreuves qui frapperont ces deux-là. Épreuves physiques pour elle, psychologiques et morales pour Lucas. La seconde partie, plus courte et concentrant moins d’enjeux, perd sans-doute en force mais n’en n’est pas moins émotionnellement forte.  y aura l’occasion de se livrer à un beau moment d’introspection ainsi qu’à un choix déchirant, tous deux sobrement retranscrits.
[bctt tweet= »« L’ombre de Spielberg et notamment celle de sa Guerre des mondes, plane sur » » username= »LeBlogDuCinema »]
Des trois cheminements, le plus intéressant est celui de Lucas, celui qui devra porter TOUS les poids: celui, physique, de sa mère celui des espoirs des autres laissés-pour-compte, celui, moral, des choix à effectuer entre altruisme et égoïsme, ceux émotionnels, à chaque interaction. Pour ce petit gars, aucun manichéisme. Son passage à l’age adulte s’effectue ainsi dans une douleur de chaque instant, voyant son innocence et sa naïveté s’envoler au fil des décisions. Il y a alors de très très belles scènes orchestrées par le regard délicat de Bayona sur ses personnages.

Dans l’une d’elle, située pile entre l’étape « fuite » et l’étape « survie », Lucas et sa mère sortent enfin de l’eau laissée par la vague. Lucas constate alors les blessures de sa mère, un bout de mollet arraché et encore pendant. Il se sent  soudainement triste mais empathique, et tente d’aider sa mère en la prévenant – lorsque celle ci se retourne, Lucas est alors témoin de quelque chose qu’il n’aurait jamais du voir – l’image de sa mère à demi-nue, un sein déchiré par une blessure grave. « I can’t see you like that, I’m sorry » dit-il… Elle démunie, ne peut que répondre un désespéré « it’s OK… You go first« , son regard exprimant tout l’inverse.

THE IMPOSSIBLE : EXTRAIT

Les regards sont ainsi très importants dans THE IMPOSSIBLE, et Bayona prend le temps de les capter pour en saisir toute la profondeur. Nous, spectateurs, sommes témoins des évolutions intérieures chez les personnages – la soudaine prise de maturité et de responsabilités chez Lucas, mais également le courage des deux parents, l’abandon de soi, la conscience de son amour, et bien d’autres. Là encore, ce voyage équivaut presque à celui de La Guerre des Mondes par sa force émotionnelle convergeant vers d’extrêmement courts instants ou se jouent l’âme des personnages.

C’est peut-être même précisément dans ces regards là, que Juan Antonio Bayona trouve sa propre personnalité en tant qu’auteur. THE IMPOSSIBLE fait montre d’une sensibilité assez unique, aux douleur de l’enfance, à celles que nous inflige le monde alentours, à l’importance de la famille. Il parvient également à inscrire un contexte plus global à l’intérieur d’une sphère résolument intime. Ainsi, par ces points… Malgré toutes les comparaisons négatives que nous avions établies entre Bayona et les cadors du cinéma de genre espagnol (Plaza/Balaguero, Del Toro, Amenabar…), malgré toutes les références au cinéma de Spielberg visibles ne serait ce que dans cette critique…Nous voyons ici Bayona s’affirmer en tant qu’auteur; cela passe par l’utilisation de la technique, par la direction d’acteurs, la sensibilité, la mise en scène, et la réalisation. La réussite de THE IMPOSSIBLE, ce n’est pas un élément ici ou là, mais la cohérence d’ensemble par la réalisation, attestant d’une démarche d’auteur unique, qui fait toute la différence.
[bctt tweet= »« Ce qui n’empêche pas Juan Antonio Bayona de trouver sa propre personnalité » » username= »LeBlogDuCinema »]
Dernière comparaison avec le film de Spielberg – la fin du film -, paraissant exclusivement dédiée aux protagonistes de l’histoire plutôt qu’aux spectateurs du film. Alors qu’on souffrait avec les protagonistes, voilà qu’ils se retrouvent, presque par surprise: la famille enfin réunie, et cette fichue caméra tournoyante et cette insupportable musique orchestrale qui cherchent à renforcer un bonheur déjà bien dégoulinant. Improbable (mais vrai, d’où film), exagéré, insupportable.
MAIS… Cette indigeste conclusion fonctionne rétroactivement, pour illustrer d’autant mieux le fameux IMPOSSIBLE vendu par le titre. L’humanité reste possible même lorsque l’on a tout perdu. La survie ne dépend pas que de questions purement physiques. Les choix cornéliens peuvent et doivent être faits. L’individualisme et l’ethnocentrisme ne sont pas une fatalité… Et l’espoir reste envisageable, malgré les apparences. La saveur, l’émotion et le suspense du film se sont construits en observant ces choses interagir. Comme dans le film de Spielberg, ce n’est pas la destination qui compte, mais le voyage.

Prochaine escale pour Juan Antonio Bayona, Jurassic World 2. Spielberg-ien on vous dit.

Georgeslechameau

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