, auréolé du succès de la série Breaking Bad, n’a jusqu’ici pas vraiment capitalisé dessus. Son Golden Globe pour son rôle de fabricant de méthamphétamine ou sa nomination aux oscars pour Dalton Trumbo n’ont a priori pas suffit pour attirer à lui les meilleurs scénarios qui circulent à Hollywood. La carrière d’un acteur s’évalue évidemment au fil de ses performances, mais aussi dans ses choix de films. Au contraire de Matthew McConaughey remarqué dans La défense Lincoln dans un rôle qui l’a propulsé vers d’autres de plus en plus acclamés, Bryan Cranston semble s’être égaré quelque part entre un jeune premier prometteur de 60 ans et un talentueux comédien en manque de reconnaissance.

Disons-le d’emblée, le défaut principal de INFILTRATOR est son scénario. Celui-ci est tiré de l’histoire véridique de , agent des douanes ayant blanchi de l’argent pour le cartel de Pablo Escobar afin de retracer ses mouvements financiers. Plutôt que de bâtir progressivement un suspense autour de la position délicate de Mazur, l’histoire avance par sauts anarchiques, entre passé, futur et présent, créant une perte totale de repères. Bien souvent on ne comprend que plusieurs minutes après ce qui vient de se passer à l’écran. Un personnage meurt à peine après avoir été introduit à l’image, mais ce n’est que dans la séquence suivante qu’on comprendra qui il était. Ce procédé est à double-tranchant. Bien utilisé il crée un sentiment d’urgence et d’arbitraire. Mal ou trop souvent employé, cette ficelle fragilise tout l’ensemble. Avec INFILTRATOR on est dans un entre-deux renforcé par un montage et un étalonnage brouillons. Le parti-pris est clairement de bâtir une tension crescendo au détriment de la compréhension des enjeux de l’affaire, qui a dû dans les faits connaître des moments de flottement. A la notion de suspense, le réalisateur a substitué celle de coup de théâtre. Vous pouvez en compter deux ou trois véritablement réussis, et quelques autres vraiment artificiels. Cela donne parfois l’impression que tout peut déraper (comme la scène dans la jungle) ou qu’on nous en met plein la vue pour cacher des lacunes basiques : à savoir qu’il ne se passe en fait rien d’intéressant.

Image tirée du film Infiltrator avec Bryan Cranston et Diane Kruger

Le deuxième aspect dérangeant dans est lié au casting. Non pas que la performance de Bryan Cranston ou soit mauvaise, mais il est impossible de ne pas se dire en voyant le générique de fin que quelque chose d’essentiel s’est perdu entre l’idée originale et la création finale. Dans un procédé maintenant banalisé, on nous présente ce que sont devenus les protagonistes de l’affaire, avec à droite la photo de l’acteur et à gauche celle du personnage historique. Immédiatement en voyant la photo du véritable Robert Mazur, on est frappé par la normalité du personnage. Ce qui est véritablement exceptionnel dans cette histoire, c’est qu’un comptable sans aucun charisme ait pu mener une double-vie, alternant fête somptueuse (coke, putes et tutti quanti) et Cluedo en familles. Or, Bryan Cranston, même au réveil, mal rasé et avec la gueule de bois, transpire une virilité dont le véritable Robert Mazur ne se sera sans doute jamais approché.

On comprend bien la réflexion derrière le choix de Bryan Cranston. La série Breaking Bad explorait déjà la contradiction entre une vie de famille et une occupation clandestine. Mais là où la série nous présentait d’abord l’homme ordinaire avant un basculement – crédible et progressif – vers une part d’ombre, INFILTRATOR nous donne à voir dès le début un agent super badass qui n’aura finalement que peu de dilemmes moraux à relever. Il s’agit essentiellement pour lui d’éviter les quiproquos, pas de faire un choix difficile.

« Des éléments purement visuels rehaussent une réalisation irrégulière, à l’image du grain de l’image qui apparaît et disparaît sans réelle cohérence »

Au niveau des seconds rôles par contre, on a quelques  bonnes surprises. (qui n’est pas James Franco une nouvelle fois déguisé en latino) tire son épingle du jeu, mais c’est surtout (connu pour son rôle dans la série New York : Police Justice) qui siphonne toute l’attention dès qu’il apparaît à l’écran. Élégant et raffiné, il incarne le visage angélique du Mal qui gangrène les États-Unis des années 80.

Image tirée du film Infiltrator avec Bryan Cranston et Benjamin Bratt

D’une manière générale, INFILTRATOR séduit grâce à sa direction artistique. Costumes et décors participent à une ambiance pas très éloignée d’un jeu comme GTA : Vice City ou d’un film comme L’impasse (Brian De Palma). Toujours à la limite du kitsch et du ridicule, la direction artistique soulignée par quelques cadres élégants transpirent l’affection pour une époque passée. Comme si la nostalgie donnait à ces temps sombres un soupçon d’insouciance. Ces éléments purement visuels rehaussent une réalisation irrégulière, à l’image du grain de l’image qui apparaît et disparaît sans réelle cohérence. On sent que Brad Furman s’est investi dans cette histoire, qu’il a tenté de lui donner une réelle personnalité, voire un souffle. Peut-être à cause des conditions de production ou par manque de préparation, l’œuvre finale échoue à concrétiser de nobles ambitions.

Thomas Coispel
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