HER STORY est un jeu vidéo narratif créé et réalisé par , une enquête rappelant de loin la récente fiction interactive de France Télévisions : WEI or die.

Si ces deux œuvres sont assez éloignées par leur forme et leur propos, elles se rapprochent par leur ambition de proposer une expérience aussi cinématographique que vidéoludique. En termes d’écriture et d’empathie, leurs mécaniques sont ainsi similaires, de même que leur but premier : inciter le spectateur (joueur ?) à recomposer les évènements entourant la mort d’un individu à partir du visionnage plus ou moins aléatoire de nombreuses vidéos « retrouvées ».
Le found footage réinventé par l’interactivité.

WEI OR DIE - notre avis

Dans WEI or die, il s’agissait de relier à une « en-quête principale », différents arcs narratifs propres à chacun des nombreux personnages. Certains servant de contexte à l’histoire du mort, d’autres de catalyseurs scénaristiques, d’autres encore servant uniquement l’ambiance.

Il nous incombait alors, de sélectionner quelles histoires nous souhaitions suivre pour compléter sur une timeline éclatée en 2, 3, 4 voire 5 pistes simultanées ; un garant d’interactivité, puisque nous pouvions switcher entre les histoires comme bon nous semblait. Formellement cette multiplicité de points de vue était accompagnée par différentes méthodes de captation de l’image (drone, caméra de sécurité, smartphone, 5D, etc.) ainsi que de nombreux gimmicks de mise en scène propres à chaque segment (ralentis, découpage des plans, composition très riche des cadres, captation voyeuriste, clippesque ou naturaliste, etc.)

Mais malgré d’indéniables qualités formelles, une ambiance sonore électro au top, des acteurs très convaincants ainsi qu’une écriture de dialogues correcte, WEI or die, s’avérait assez pauvre et/ou clichée du point de vue de l’histoire et des personnages, occultant toute psychologie et toute originalité au profit de l’exploitation assez jouissive, il faut l’avouer, de son génial concept.

wei

Mais à la différence de WEI or die, recomposer l’histoire – celle d’Hannah, her story – EST la finalité de l’œuvre, et non un prétexte à l’exploitation d’un concept interactif.

C’est en cela que l’on ne peut que s’incliner devant la qualité de l’écriture de son auteur Sam Barlow.
Gameplay, interactivité, mise en scène, sobriété, enquête, gestion de l’information, personnages, dialogues, interprétation, empathie, maturité, psychologie… Il y a cette sorte de perfection narrative qui imbrique et donne un sens à tous ces éléments #GÉNIE

Concrètement, le but dans HER STORY n’est pas simplement de comprendre le(s) rôle(s) d’Hannah dans la disparition de Simon, mais aussi de savoir qui étaient véritablement Simon et Hannah Smith, quelle sorte de couple formaient-ils, quelle était leur notion du bonheur, comment se sont-ils rencontrés, qui était Hannah avant cette rencontre, qu’est-elle devenue ensuite, quels sont et furent ses rêves, sa réalité, son rapport à l’enfance et à la parentalité, etc. Il s’agit donc d’avoir une vision exhaustive d’une histoire qui justement, est tellement bien écrite et riche qu’elle paraît exhaustive. Cette impression d’un vécu palpable qui ne demande qu’à être compris demandera pas mal d’empathie et d’identification aux problèmes intimes d’Hannah, impliquera une certaine maturité de la part du joueur. Une composante nécessaire à l’appréciation du jeu qui participe à en faire un objet unique et singulier, notamment au sein d’une industrie vidéoludique généralement centrée sur d’autres caractéristiques plus liées à l’interactivité et au divertissement. HER STORY, par la qualité de son écriture et la profondeur de son propos, est à la fois une analyse comportementale et un portrait psychologique, un portrait de femmes ainsi qu’un conte de la désillusion, du fantasme et du rapport affectif à l’autre… Le tout camouflé dans une enquête à tiroirs par conséquent beaucoup plus riche que la somme de ses intrigues.

Si l’écriture du protagoniste d’HER STORY est déjà impressionnante, qu’en est-il alors de l’enquête – le jeu en lui-même?
En fait cet aspect est tout aussi important puisque c’est le gameplay qui permettra de découvrir les quelques 247 vidéos explicitant son histoire. Sam Barlow nous la raconte de façon décousue, en nous proposant de dénicher vidéo par vidéo, ces petites informations qui formeront petit à petit un tout cohérent. Pour cela, nous devrons utiliser un moteur de recherche pour extraire des vidéos d’une base de données, à partir de mots-clés.

Par exemple: (SPOILS LÉGERS)

Dans l’extrait visible dans le trailer ci-dessus, Hannah utilise les mots lawyer, no-murder-weapon, et stories ; l’un de ces mots amène à visionner deux autres vidéos qui voient s’opposer une Hannah menaçante à une Hannah calme… Indiquant un premier mystère à propos de sa personnalité.
Dans une autre vidéo , Hannah parle de février, incitant à une recherche de ce qui a pu se passer à cette époque. En tapant ce mot dans le moteur de recherche, nous découvrons une vidéo antérieure qui nous apprend qu’Hannah a eu en février une amende pour excès de vitesse et non présentation du permis de conduire ; ce même permis de conduire qu’elle n’avait toujours pas lors d’un accident à Glasgow, lorsque elle y était rentrée en collision à 4h du matin avec un taxi. Rien de grave, juste quelques erraflures sur la carrosserie, mais tout de même un passage à l’hôpital, car elle était enceinte à ce moment. Chaque mot-clé amorce de nouvelles pistes à creuser, et ainsi de suite. 

Her story 6

Le piège, et ce qui FAIT le jeu, c’est que seules les 5 premières vidéos dans lesquelles Hannah utilise oralement un mot-clé recherché s’afficheront, dans l’ordre chronologique. Donc en tant que joueur, notre progression est ainsi rythmée et régulée par une parfaite gestion de l’information, nous contraignant à avancer à tâtons et à recomposer par déduction les différents arcs narratifs amorcés par Hannah au fur et à mesure que nous découvrons son histoire #GÉNIE

HER STORY 7

Formellement, HER STORY adopte l’épure totale : chacune des 247 vidéos, en prises de vues réelles et d’une durée allant de 2s à 2min, prend l’exacte même forme : un plan fixe filmé au caméscope, d’Hannah Smith dans un décor de salle d’interrogatoire. La caméra n’y filme QUE les réponses d’Hannah à des questions que nous n’entendrons jamais. Cette mise en scène, si sobre soit-elle, est finalement assez cinématographique par ce qu’elle transmet par l’image. La fixité du cadre enferme littéralement le personnage d’Hannah dans un environnement froid et peu familier, propice à l’introspection mais aussi à notre empathie progressive envers cette femme.

Hannah, en tant que seul personnage visible, capte toute notre attention. Ainsi, la mise en scène repose énormément sur son interprète  et ses multiples façons d’occuper le cadre : à nous de décoder les indices qu’elle nous délivre indirectement. Il faut ici féliciter le fantastique travail de l’actrice, dans ce rôle de composition (son premier !!!) finalement assez méta et mettant à contribution une très large palette de subtiles expressions, ainsi qu’une phénoménale qualité de jeu et d’interprétation. In fine, car il faudra suffisamment avoir avancé dans l’enquête pour s’en rendre compte.

Puis qui dit cadre fixe dit également hors champ.
Celui-ci tient également une place importante dans HER STORY. Non seulement au cœur de l’enquête puisque nous devrons deviner les intentions des détectives et ce que cachent les réponses d’Hannah, mais également au sein du gameplay, puisque le rayonnement d’une piste s’étale sur les vidéos précédentes et suivantes, voire entre les 7 sessions d’interrogatoires. Puis, à l’image de ce qu’on retrouve dans la littérature, il nous faudra faire appel à notre imaginaire pour visualiser les différents évènements entourant le meurtre de Simon. Tout cela passe une fois de plus par l’interprétation de Viva Seifert qui d’ailleurs exploite également ce hors champ par sa gestuelle. Ses regards, ou quelques actions très théâtrales commençant ou finissant hors du cadre.

Enfin, un détail très accessoire mais notable : le jeu vidéo en lui-même prend la forme d’une interface volontairement basique et anti-intuitive mais somme toute, immersive. Après tout, nous exhumons du matériel datant de 1994.
Bref, une mise en scène absolument cohérente avec le propos du jeu !

« Enquête, dialogues, interprétation, empathie, maturité : HER STORY possède cette espèce de perfection narrative qui imbrique et donne un sens à tous ces éléments. »

HER STORY est ainsi un jeu reposant sur un équilibre. Entre fond et forme, entre interactivité et spectacle de l’intime, entre stimulation et investigation, entre maturité et introspection, entre les différentes facettes de son interprète Viva Seifert… C’est là que se trouve la richesse du jeu. Cette qualité d’écriture et cette maîtrise de la réalisation d’ensemble nous ont rappelé, toutes proportions gardées, ce qu’un Cassavetes pouvait proposer dans ses films. Oui, c’est de ce niveau. Et c’est foutrement génial.

Georgeslechameau

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

INFORMATIONS

Her Story 3

Titre original :
Création : Sam Barlow
Actrice principale : Viva Seifert
Pays d’origine : Angleterre, U.S.A.
Sortie : 24 juin 2015
Durée de vie : comptez 8h pour voir retrouver et organiser TOUTES les vidéos, sans tricher (oui car c’est possible et même très très très simple)
prix : 5,99€
Site officiel : http://www.herstorygame.com/

ATTENTION – le jeu est intégralement en anglais, donc une bonne connaissance de la langue est obligatoire.

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