Après deux décennies à réaliser des opéras dans lesquels il s’est trouvé une passion et des séries B plus ou moins intéressantes, le comeback qualitatif à la fin des années 2000 de William Friedkin avec Bug puis avec KILLER JOE s’est notamment argumenté par la concrétisation de ses influences théâtrales. En adaptant Tracy Letts par deux fois, le metteur en scène américain convoque à la fois une construction du récit très sobre et introductive telle qu’on la retrouve dans toutes ses œuvres pré-1990, mais aussi des thématiques purement seventies avec, dans le cas de KILLER JOE, une tragédie sur le rêve américain que n’aurait pas renié Coppola.

Ce qui saute aux yeux avec KILLER JOE, c’est qu’il évoque énormément la veine dramatique des frères Coen – et plus particulièrement Fargo et No Country For Old Men. Est-ce parce que ces derniers s’inspirèrent beaucoup de Friedkin ou parce que ce dernier s’est trouvé une rédemption dans le thriller cynique ? Un peu des deux, sans doute. KILLER JOE renoue en tout cas avec plusieurs décennies de films noirs et de représentation pessimiste de la condition humaine.

© Pyramide Distribution

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Pourtant, KILLER JOE est un pur produit de Friedkin, dont la filmographie a toujours été formée par son rapport au mal – dans celui-ci, cette relation est poussée à son paroxysme, à l’extrême violence, à la fois malsaine et subversive, qui met mal à l’aise autant qu’elle impressionne. Tout commence comme une farce avant de se transformer en un jeu de massacre délirant, tétanisant, presque vulgaire.
Friedkin distille une montée en puissance subtile mais orchestrée à la perfection. Il sait faire durer les plans, les scènes, jusqu’au sentiment de dégoût. Du théâtre filmé ? Non, il fait bien plus que ça. KILLER JOE c’est une plongée étouffante dans un cauchemar, sublimée par la caméra d’un metteur en scène qui capte l’obscurité comme personne. La sublime photographie parachève la maestria plastique du film, magnifique tableau perturbant aux teintes nocturnes hypnotisantes.

« Une série B théâtrale, écrite avec la plume d’un Faulkner, la mise en scène testamentaire d’un cinéaste gigantesque et l’aboutissement de tout un casting à contre-emploi. »

KILLER JOE est un film choc, un objet filmique dont seul Friedkin semble avoir le secret. La subversion est poussée à son comble, l’ambivalence entre visages angéliques et les plus terrifiantes horreurs alimente l’ambiguïté qui gangrène l’art de son metteur en scène, ici jusqu’au chaos final où la saveur des dialogues laisse place à la dévastation, à l’odeur âpre du sang. Le film est un malaise constant, le spectateur observe, impuissant, l’étau de l’infamie se renfermer sur ces personnages malhonnêtes, menteurs, criminels, presque caricaturaux. KILLER JOE c’est une série B théâtrale écrite avec la plume d’un Faulkner, la mise en scène testamentaire d’un cinéaste gigantesque et l’aboutissement de tout un casting à contre-emploi. Un classique en devenir et une véritable leçon de cinéma.

KILLER JOE est chroniqué par Vivien, dans le cadre d’une rétrospective consacrée à WILLIAM FRIEDKIN par le Champs Élysées Film Festival 2015.
Le film sera projeté le samedi 13 juin, 18:15 à l’UGC George V

INFORMATIONS

KILLER JOE poster

– CEFF 2015 : IMAGINAIRES AMÉRICAINS: DÉSERT
– CEFF 2015 : ATMOSPHÈRES URBAINES : DETROIT
CEFF 2015 : RÉTROSPECTIVE WILLIAM FRIEDKIN
CEFF 2015 : SÉLECTION ÉMILIE DEQUENNE
CEFF 2015 : SÉLECTION JEREMY IRONS
– CEFF 2015 : la programmation

Réalisation : William Friedkin
Scénario : Tracy Letts
Acteurs principaux : Matthew McConaughey, Emile Hirsch, Juno Temple, Thomas Haden Church
Pays d’origine : États-Unis
Sortie : 5 septembre 2012; ressortie au CEFF 2015
Durée : 1h42min
Distributeur : Pyramide Distribution
Synopsis : Chris, 22 ans, minable dealer de son état, doit trouver 6 000 dollars ou on ne donnera pas cher de sa peau. Une lueur d’espoir germe dans son esprit lorsque se présente à lui une arnaque à l’assurance vie. Killer Joe est appelé à la rescousse. Flic le jour, tueur à gages la nuit, il pourrait être la solution au problème. Seul hic : il se fait payer d’avance, ce qui n’est clairement pas une option pour Chris qui n’a pas un sou en poche.

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