Un frisson remonte le long de l’épiderme durant les premières secondes de l’aventure de KUBO. Traversant une tempête monstrueuse, on accompagne le pari fou d’une mère affolée qui tente de sauver son enfant d’un mystérieux danger. Sans une parole, nous sommes déjà en empathie pour le nourrisson borgne. Le souffle épique de cette scène originelle nous propulse dans un spectacle à la confluence du drame intime et d’un fond mythologique à la source des plus grands récits. Une introduction qui évoque autant la tragédie shakespearienne que le mythe d’Œdipe ou les contes cruels de Perrault.

Trauma familial, deuil, obsession des yeux, fantômes, mise en abyme du conte… les thèmes de KUBO ET L’ARMURE MAGIQUE ne sont pas sans rappeler Coraline, premier film du studio d’animation Laika. Avec ce film, le studio de stop-motion (animation image par image d’objets physiques contrairement aux images de synthèse sur ordinateur) avait à la fois ressuscité la magie de films comme L’étrange noël de Monsieur Jack (dont Henry Selick fut aussi le réalisateur avant Coraline) et prouvé qu’un film d’animation plus sombre pouvait trouver son public. Il y avait alors un véritable espoir pour dessiner une troisième voie entre les géants de l’animation Pixar et Dreamworks. Laika se distinguait donc à l’époque par une technique différente et par un type de récit plus adulte.

image tirée du film KUBO ET L'ARMURE MAGIQUE

Pour son premier film en tant que réalisateur, (qui est aussi directeur du studio) a opté pour une forme de mariage entre Coraline et les deux autres films qui ont suivi (ParaNorman et Les Boxtrolls), plus enfantins dans leur structure narrative. Le résultat, étrange, donne l’impression de regarder un film en 3D sans lunettes : deux images se superposent sans jamais donner l’impression de relief désiré. Ici ce sont deux trames narratives qui se chevauchent mais ne réussissent jamais totalement à fusionner:
D’un côté une aventure assez simple passée l’introduction dantesque évoquée plus haut, de l’autre une permanente auto-citation du récit en train de se raconter. Cette mise en abyme (l’aspect le plus décevant du film) s’adresse ainsi clairement aux adultes et contrebalance les péripéties à la limite du cliché qui permettront aux enfants de suivre confortablement les aventures de Kubo.

Si les éléments de l’histoire qui préexistent au film lui-même sont fascinants (le grand-père, dieu du ciel qui refuse à son petit-fils le droit de s’incarner et à sa fille d’aimer un mortel), les péripéties qui vont lancer Kubo sur la piste de la fameuse « armure magique » sont accessoires. Ce sont des excuses destinées à faire avancer artificiellement l’histoire, et autant de situations pour démontrer la bravoure des trois personnages (Kubo et ses deux acolytes : singe et scarabée).
Bien que source de très grands moments d’animation disséminés au fil de l’aventure, en aucun cas ces péripéties n’auront la moindre influence sur le dénouement final. Les « pièces » de l’armure sont autant de « Macguffin », un raccourci scénaristique un peu facile pour auteur en manque d’inspiration.

« Formellement parfait, KUBO souffre d’un manque d’ambition dans son récit qui l’empêche d’accéder au rang de chef d’œuvre »

A cette trame en trois étapes (l’épée, le plastron et le casque) se superpose un récit sur le récit, une incursion répétée et volontaire dans le registre de la mise en abyme. Les protagonistes soulignent à plusieurs reprises la force d’une histoire, ses implications et conséquences. Certains passages sont mêmes à eux-seuls des miniatures de l’aventure à venir ou passée. Ce jeu narratif est au départ extrêmement grisant mais s’essouffle au fil de l’aventure, pour paraître artificiel dans sa conclusion. La victoire de Kubo après des péripéties formidablement mises en scène mais au fond peut intéressantes, apparaît alors trop facile. Sur le plan strictement narratif, on a l’impression d’avoir été floué puisque la quasi totalité des éléments mis en place sont évacués au profit d’un deus ex machina déguisé en révélation. Sur le plan thématique, l’insistance portée sur la mise en abyme accouche d’une morale très consensuelle, et n’a pas la portée finale d’un film comme Coraline.

Au final, la partie la plus surprenante de KUBO reste la première…  Celle suivant l’introduction « de la tempête », ou l’on fait la connaissance d’un Kubo âgé de quelques années de plus, démontrant ses talent d’animateur. À l’aide de l’instrument à corde de sa mère, un instrument magique, Kubo plie et déplie des feuilles de papier qui se mettent alors à bouger. Imitant ici un guerrier, là un monstre ou encore une princesse. A mesure que Kubo raconte le récit de son origine tragique, se met en place sa future aventure qui donnera un sens final à cette première histoire incomplète ; littéralement sans fin. Ce moment, au seuil de l’aventure, est peut-être le plus sensationnel de tous puisqu’il donne à la magie de l’univers de Kubo une matérialité. À l’époque du tout numérique où les effets sont souvent crées par ordinateur, même un œil non exercé reconnaît facilement la différence entre une image en prise de vue réelle et une image de synthèse. La « magie » de KUBO opère, alors que le souffle qui anime les personnages du film est le même que celui qui donne vie aux origamis. Paradoxalement, cette magie apparaît à ce moment plus réelle que tous les effets intégrés dans les films en prise de vue réelle. Le merveilleux et l’ordinaire du monde de Kubo ne font plus qu’un, car ils partagent la même substance.

Kubo

Par touches discrètes, les animateurs de Laika ont tout de même intégré de temps en temps des images de synthèse, voire des aplats de couleurs pour les ciels ou les panoramas lointains. Ce mélange de techniques est toujours au service de la direction artistique et s’intègre harmonieusement à l’histoire. Formellement parfait, KUBO souffre toutefois d’un manque d’ambition dans son récit qui l’empêche d’accéder au rang de chef d’œuvre – comme Coraline. Récit familial divertissant et conte à la poésie mélancolique, KUBO ravira les plus jeunes spectateurs mais laissera sans doute sur sa faim les adultes les plus exigeants. Sans aucun doute on vibre, on s’émerveille et on applaudit la performance… toutefois c’est sur une pointe de regret qu’on quitte la salle.

Thomas Coispel
Votre avis ?
BANDE-ANNONCE