Pour sa troisième réalisation, s’est attaqué à un gros morceau. Adapter La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil d’après est aussi délicat que se lancer dans l’adaptation de L’écume des jours de Vian. Même univers à la limite de l’onirique, mêmes personnages indéfinissables sans les descriptions dont seules les œuvres écrites peuvent rendre toute la plénitude. Cette dame qui a volé la voiture de son patron, on sait qu’elle est rousse, on sait qu’elle est myope. Peut-être folle, aussi…

La filiforme habite le personnage façon bande-dessinée. On ne se refait pas. Le dessinateur Sfar traite son héroïne à la manière d’une figure de comics, avec ses vêtements trop courts, sa croix autour du cou et ses talons compensés. Septième et ‘neuvième’ Art fusionnent donc, font de Dany une Jessica Rabbit de chair et de sang, dans l’univers pop et chic de la France des années Pompidou ou de mai-68. L’équipe a dû quoi qu’il en soit prendre autant de plaisir à composer ce décor que nous à l’apprécier et à admirer son côté rétro-kitsch. Japrisot avait achevé son œuvre en 1966, dans un régime gaullien déjà sur le déclin, qui annonçait la libération des mœurs. Cinq ans plus tard, à Nice, Joann Sfar naissait. Tout un programme.

© Kris Dewitte / Waiting For Cinéma

© Kris Dewitte / Waiting For Cinéma

Dany, dans son côté dual, mi-ange au chignon tendu, mi-démon à la nuisette de résille, symbolise cet ancien ordre sur le point de vaciller et cette nouvelle société émergente où une petite secrétaire pourrait gravir les échelons de l’ascenseur social, ce grand épouvantail qui fait peur aux revues spécialisées lorsqu’il est ‘en panne’ (et il l’est de plus en plus souvent semble-t-il). La rousse dactylo, la future dame de l’auto, est d’ailleurs peinte dès le départ comme ambitieuse, jalouse de son amie Anita Caravaille (, brumeuse dans le style Laura Harring de Mulholland ). Anita la sténo, comme elle, de basse extraction. Mais qui a séduit son patron (, honnêtement bon acteur), sur lequel Dany reporte aussi ses fantasmes d’amour et d’élévation, de sa classe populaire à ces hautes sphères qu’elle touche toujours du bout des doigts sans jamais y entrer.

« Septième et ‘neuvième’ Art fusionnent, font de Dany une Jessica Rabbit de chair et de sang. »

En s’enfuyant au volant de la rutilante Ford Thunderbird de Monsieur Caravaille, filant vers le Midi, Dany accomplit le dédoublement qui la déchire au fond d’elle. Elle devient celle qu’elle a rêvé d’être, cette jeune femme assurée, aisée, sensuelle, confiante. Quant à savoir si agir en autre fait de quelqu’un un autre en son être, voire l’aliène à lui-même, la secrétaire va en faire la violente et inattendue expérience. Un drame annoncé par l’habile recherche esthétique menée par le réalisateur, dont les split-screens et les flash-forwards divisent l’espace fictionnel de l’écran en rappelant son activité première de créateur de bandes-dessinées. Pour ce qui est des péripéties en question, on tâchera de maintenir l’effet de surprise voulu par le récit de Japrisot, qui récidivera en 1978 avec le frustrant Eté meurtrier. En 1983, Isabelle Adjani donnera pour toujours son visage à ‘Elle’ dans l’adaptation signée Jean Becker. Une vocation d’icone ‘japrisienne’ que l’on souhaiterait bien à la confondante Freya Mavor.

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INFORMATIONS


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Titre original : La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil
Réalisation : Joann Sfar
Scénario : Patrick Godeau et Gilles Marchand, d’après le roman de Sébastien Japrisot
Acteurs principaux : Freya Mavor, Dtacy Martin, Benjamin Biolay
Pays d’origine : France
Sortie : 5 août 2015
Durée : 1h33
Distributeur : Wild Bunch
Synopsis : Empruntant la voiture de son patron, Dany, une secrétaire rousse et myope, qui voudrait voir la mer, voit sa vie basculer et lutte contre la folie.

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