C’est dans un tourbillon de croisières, de pique-niques mexicains, de procès fallacieux et de palais des glaces que La Dame de Shanghai finit par jeter son sort. Si l’on est d’abord dérouté, pris à rebours, par le film qu’ acheva en 1952, cette sensation est bientôt remplacée par une autre, bien plus agréable. L’émerveillement. L’admiration devant tant de masetria en tout cas, devant un jeu qui mêle au cours de la même intrigue les registre pathétiques et romantiques, la comédie cynique et le film noir, les paysages exotiques des Caraïbes et l’atmosphère urbaine des quartiers japonais de San Francisco.

Oui, Welles s’amuse. Il s’amuse à balader son personnage, Michael O’Hara (Welles lui-même), un marin d‘eaux troubles au grand cœur, entre les intrigues d’un trio diabolique composé d’un avocat véreux (Everett Sloane), de son épouse plantureuse mais fragile (Rita Hayworth) et de son associé aux tendances suicidaires (Glenn Anders). En acceptant de jouer les gardes du corps dans le cadre d’une croisière sur un yacht de luxe, Michael met le pied dans une fourmilière qu’il avait pourtant pressentie. Sous le Soleil, un drame semble se nouer, insidieux, imprévisible. Mais lequel et qui sera le dindon de la farce ? Difficile à dire.

Rita Hayworth, qui délaisse ici sa mythique chevelure rousse pour une coupe blonde trop sage pour être vraie, ondule et roule des hanches le long de cette histoire tortueuse, qui casse tous les codes de l’Age d’Or hollywoodien. Elle veut embrasser son aimé, voici qu’on la gifle. Et lorsqu’elle se donne entièrement à son personnage de femme solitaire, aucun des hommes qui l’entourent ne la croient réellement. Dans le film noir, qui domine alors encore la production cinématographique outre-Atlantique, la femme fatale, archétype sensuel et vénéneux, parvenait à tromper son monde sans écueil. Avec La Dame de Shanghai, Orson Welles brise la caricature d’une Lauren Bacall en faisant d’Elsa Bannister (car c’est là son nom à l’écran) une femme naïve et égarée, dont les tentatives pour se donner une image la ridiculisent à longueur de temps. Pourtant, qu’elle est belle, allongée sur le pont du voilier, chantonnant comme d’un fait exprès qu’ « on ne doit pas l’aimer, pas l’embrasser ».

Maître Bannister, lui, avec les cannes qui compensent son invalidité motrice, joue le rôle du mari presque cocu, qui voit lui échapper la seule chose précieuse à ses yeux. Oubliés ses discours enflammés sur l’argent, son oseille, sa raison de vivre. Sa sincérité est peut-être la seule de l’ensemble du film, lorsqu’il avoue enfin que perdre Elsa, son Elsa, serait la pire des déchéances. Tout comme Anthony Perkins quinze ans plus tard, dans l’adaptation que Welles fera du Procès de l’écrivain pragois Franz Kafka, Bannister est une figure sans identité, un être qui respire mais vit à travers les autres et la caméra. Son nom même, bannister, signifie « rampe d’escalier » en anglais, et ressemble étrangement à « barrister » pris phonétiquement. Et que signifie barrister au juste ? « Avocat », tout simplement.

« Chef-d’oeuvre en son genre, LA DAME DE SHANGHAÏ prouve décidément la maîtrise d’un réalisateur visionnaire. »

L’absurdité des choses, leur caractère inexplicable, une motivation pour Welles, un tourment qui traverse son œuvre. Outre les connotations des patronymes, le film explore comme on pourrait s’y attendre les thèmes chers à son réalisateur et que le cinéma lui permet de tourner en dérision, peut-être pour moins les vivre comme sources d’angoisse. La mort, l’amour, la richesse, le mépris social, le suicide et la mort, le mensonge, la saleté et le crime, la justice des Hommes. C’est au moment du passage au tribunal que le ton bascule en effet vraiment, du drame mystérieux à un scénario loufoque. Plus encore que dans Citizen Kane et annonçant Le Procès, la manière dont les Hommes s’examinent et se punissent mutuellement fascine Welles au point de nous faire douter de la confiance à accorder à nos lois prétendument bonnes et nos procédures prétendument impartiales. L’ironie de la scène annule entre guillemets l’impact de la première partie, pesante et opaque, et révèle pourquoi pas le véritable but de l’entreprise, celui de savoir quand s’arrêter. Les questions philosophiques et sociales que le cultivé cinéaste pose sont étirées jusqu’à leur limite, juste avant qu’elles ne deviennent une torture, et pour lui et pour nous.

Chef d’ouvre en son genre, La Dame de Shanghai prouve décidément la maîtrise d’un réalisateur visionnaire dont on célèbre cette année les cent ans. Les spécialistes y retrouvent sa sublime esthétique et ses essais visuels, les amateurs y apprécient son raffinement et la variété d’émotions qu’il parvient à provoquer au détour de chaque scène, de chaque transition, de chaque plan. Sa nature inclassable permet au film de demeurer efficace, même soixante-huit ans après. Jamais Rita Hayworth n’aura été aussi belle, ni Orson Welles si génial…

Tom Johnson

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