Les réalisateurs Renaud Fely et Arnaud Louvet, rencontrés au Festival International du Film d’Histoire de Pessac, ont ressenti le besoin impérieux de raconter la vie de François et celle de ses acolytes utopistes et humanistes. Ils ont volontairement situé l’intrigue L’AMI – FRANÇOIS D’ASSISE ET SES FRÈRES avant la légende du Saint. Avant qu’il n’écrive la Regula Prima, sa Règle à l’origine de son Ordre des Franciscains, permettant à ses frères de n’être plus perçus comme hérétiques. Les deux réalisateurs ont surtout vu un moyen pour le monde actuel de s’inspirer d’une société fraternelle.On voit clairement un appel ambitieux à la responsabilisation du spectateur citoyen. Il s’agit de l’inciter à transposer du mieux possible dans la société ces valeurs de tolérance et d’amour du prochain, d’où qu’il vienne. Un message d’autant plus fort que la date de sortie du film le 28 décembre, ne peut que renvoyer à la situation des migrants de Syrie.

Photo du film L’AMI - FRANÇOIS D’ASSISE ET SES FRÈRES

François d’Assise, mystique et ambivalent

Il est en effet grandement question de Fraternité dans le film, dans laquelle les hommes s’engagent aux côtés de François, interprété par l’acteur italien Elio Germano (Romanzo criminaleMon frère est fils uniqueLa nostra vita, Suburra). Le format du biopic n’est pas classique grâce au choix de découpe par chapitre et de voix off. Cette voix est celle de l’un de ses plus proches et anciens compagnons, Elie (excellent Jérémie Rénier). Il offre au spectateur un regard et des pensées autres que celles de François. La réussite de L’AMI – FRANÇOIS D’ASSISE ET SES FRÈRES se trouve précisément dans ce choix de décentrement. A travers Elie, on a la possibilité de regarder et tenter de comprendre l’abnégation et l’amour dont fait preuve celui qui va devenir un Saint. Les réalisateurs présentent d’ailleurs François comme très complexe et ambivalent, voire plus perché que mystique et assez loin des réalités. On se retrouve assez vite plus intéressé par le personnage d’Elie que par celui de François. Plus nuancé, il doute et remet en question quelques principes de la fameuse Règle. Il tente même d’imposer sa façon de voir, se révélant moins fervent et plus amer que son ami. On le voit lutter avec sa conscience, avoir honte de ses émotions et de sa condition d’homme et de ne pas pouvoir se hausser à hauteur de la foi sans failles de François.

Les frères sont filmés à hauteur d’épaule, de visage, et de foi. On comprend leur rapport poétique à la nature et leurs regards emplis de joie et amour.On les voit marcher de longues heures ensemble, prêchant l’humilité et la paix, et se nourrissant à peine. Pour se mettre dans la peau de ces hommes en quête de spiritualité, tous les acteurs ont d’ailleurs été mis à la diète et ont beaucoup chanté. Et le résultat à l’écran est plutôt réussi. On ne doute pas que ces hommes sans artifice vont à l’essentiel et à la quintessence de leur spiritualité. On croise parmi eux Frère Dominique, interprété par Yannick Rénier (frère de Jérémie), dont on va finir par croire qu’il se spécialise dans les rôles de croyants fervents depuis la série Ainsi soient-ils. Par ailleurs, faire appel à des figurants non professionnels, dont certains avec des gueules cassées et le visage buriné, était important pour les réalisateurs. Cette bonne idée renforce la pensée franciscaine et sociale que tous les hommes, même les lépreux, pouvaient être accueillis.

« Film ambitieux, L’Ami – François d’Assise et ses Frères invite le spectateur à l’épure et à une réflexion sur la fraternité, mais prend le risque d’en restreindre l’accès aux seuls spectateurs initiés. »

Les réalisateurs ont aussi veillé à ne pas verser dans la religiosité du sujet. Ils ont voulu faire cohabiter le mystique et la foi avec le politique et le pouvoir. Leurs propos se veulent plus axés sur la façon dont le pouvoir exercé par la Cour Papale amène peu à peu un texte mystique à un texte plus législatif. En cela, L’AMI – FRANÇOIS D’ASSISE ET SES FRÈRES parvient très bien à montrer le décalage entre la joie intérieure franciscaine et les tourments de la Curie Romaine, au sein de laquelle évolue le protecteur des Frères, le Cardinal Hugolin (le très juste Olivier Gourmet).

Mais cette dimension politique du sujet ne saute pas aux yeux au premier abord. Elle risque surtout de n’apparaître qu’aux seuls connaisseurs et même d’échapper totalement au spectateur lambda. Car le sujet de cette compromission est finalement assez pointu, voire ardu. Qui peut se targuer de nos jours, mis à part des catholiques, des théologiens ou des personnes empreintes de spiritualité, de connaître la vie et les principes de ce saint homme? Renaud Fely et Arnaud Louvet se sont montrés rassurants, souhaitant que quiconque puisse avoir accès au film et y raccorder ses proches questionnements. Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser que c’est un sacré pari d’intéresser un spectateur insuffisamment initié. Il risque de passer à côté des nuances et des enjeux propres à cet épisode historique, et de rester sur le bas-côté d’un chemin auquel il ne pourra pas pleinement avoir accès. C’est souvent la difficulté de ce type de sujet traité au cinéma, comme Thérèse de Alain Cavalier ou Agora de Alejandro Amenabar.

Photo du film L’AMI - FRANÇOIS D’ASSISE ET SES FRÈRES

Elie, plus nuancé

Enfin, il est difficile de mettre en scène la foi, la ferveur, le rapport au divin et le sacré. Malgré des dialogues ciselés et profonds et quelques effets originaux (tels la scène avec la marionnette), le format de l’écran se prête mal à ces scènes en huis clos et minimalistes, et s’apparente presque à du théâtre filmé.

L’AMI – FRANÇOIS D’ASSISE ET SES FRÈRES se révèle un film plein de bonnes intentions louables mais peut-être trop ambitieux. Il invite le spectateur à l’épure et à une réflexion sur la fraternité, mais prend le risque d’en restreindre l’accès aux seuls spectateurs initiés.

Sylvie-Noëlle

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