Les pneus lourds d’une neige brunâtre s’immobilisent. Descendent d’un camion des familles aux yeux hagards. Progressivement on comprend qu’ils veulent assister à une sorte de cérémonie chamanique. De cette masse de visages en gros plans, reviennent plus souvent ceux de Nana (Jennifer Connely) et ses deux fils, Ivan et Gully. L’un d’eux doit-être guéri mais vingt ans plus tard, Ivan (Cillian Murphy) ne veut plus parler avec sa mère, partie suivre une initiation chamanique. Jania (Mélanie Laurent) souhaite pourtant entrer en contact avec cette guérisseuse nimbée d’une aura de mystère, avec l’aide – elle l’espère – d’Ivan. Difficile de résumer davantage ces deux intrigues entremêlées, puisque le principal intérêt du film réside dans l’exploration des liens entre passé (le drame qui dissout la famille) et présent (retrouver la mère).

Même si l’essentiel du film est une gigantesque introduction à quelques secondes de dénouement, les matériaux premiers qui en composent l’édifice étaient pourtant passionnants. Mêler l’intime avec une dimension aussi « cosmique » que le chamanisme promet sur le papier une aventure qui engage toutes les facettes de l’être humain : émotions, désirs, et la recherche de la transcendance. Mais Claudia Llosa n’a pas abordé ce projet comme tel. A la différence de L’Étreinte du Serpent, qui questionnait la réalité diégétique du film (et donc par extension notre rapport au réel), L’ATTRAPE-RÊVES est un drame comme on en a déjà vu des milliers. Porté par la performance assez exceptionnelle de chacun des comédiens, le film rate pourtant la marche qui aurait pu l’amener plus loin.

Image tirée du film L'ATTRAPE-RÊVES de Claudia Llosa

© Jour2fête

Que les visages soient le centre de l’attention de Claudia Llosa au début du film, on ne peut lui reprocher. Enfermés dans une vision du monde mue par l’angoisse de la mort, les protagonistes vont subir une douloureuse initiation de vingt ans pour être finalement libérés. C’est justement dans la mise en scène de cette évolution scénaristique que le bât blesse. La caméra de Claudia Llosa ne déroge pas d’un iota du début à la fin de la formule maintenant éculée de la caméra à l’épaule / longue focale (vous savez le joli flou dans l’arrière plan). Dans le meilleur des cas, ce procédé transcrit le « paysage émotionnel » des personnages. Malheureusement pour Claudia Llosa, il est dans L’ATTRAPE-RÊVES souvent synonyme de flou indéchiffrable. Enfermés dans un cadre ridiculement étroit du début à la fin, on accède à aucune autre dimension que celle d’une bouillie de visages congestionnés par la tristesse.

« Drame familial au cercle polaire, L’ATTRAPE-RÊVES relègue le chamanisme dans le hors-champs et rate son envol spirituel »

Le seul sillon visuel que L’ATTRAPE-RÊVES creuse est celui de la relation symbiotique entre Ivan et son faucon. Lui est prisonnier de ses émotions sur terre alors que l’animal vole fièrement dans l’azur. Jolie métaphore, sauf qu’elle a déjà été déployée plus habilement par Ken Loach dans Kes. Une fois l’animal capturé en plein vol sur un fond uniforme, le revoir vingt fois de la même manière est strictement inutile… surtout lorsqu’il symbolise cette fameuse libération dont nous parlions précédemment.

Drame familial au cercle polaire, L’ATTRAPE-RÊVES relègue le chamanisme dans le hors-champs et rate son envol spirituel. Même s’il n’est pas question de « refaire le match » en donnant à la réalisatrice des leçons (car l’hypothèse qu’on n’ait pas compris la portée de son film existe évidemment), on ne peut que s’attrister du manque de créativité dans la mise en scène. Avec le background fourni par l’intrigue, la composition même des images aurait pu renvoyer à un au-delà rendu tangible par l’aventure filmique. Par exemple, l’enchevêtrement des brindilles de bois qui revient comme un marqueur scénaristique n’est jamais un repère visuel. Nana et son mentor utilisent l’Art pour soigner, comme s’il était la médiation d’un ailleurs, mais jamais la réalisatrice de L’ATTRAPE-RÊVES n’effleure un seul instant cette aspect du cinéma.

Thomas Coispel

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