Le privilège, ce morceau de savon. ne pensait pas susciter la moquerie en portant une armure de samouraï, lui et son staff avaient vraisemblablement compté sur une annexion du public. Hollywood est un bélier, le spectateur résistant est rare sur son chemin. La personnalité mondaine de Tom Cruise continue de faire de l’ombre à son talent d’acteur si bien que le privilège du bélier lui glisse des mains. L’ancien vampire, l’ancien espion, l’ancien joueur de billard est devenu le bonimenteur, le vendeur à la criée de la scientologie et n’est plus regardé comme un comédien par une certaine presse. LE DERNIER SAMOURAÏ a sans doute fait les frais de cette réorientation des vues. On l’a jugé comme exemplaire de la morgue américaine : un Yankee fait la leçon à des guerriers asiatiques et les survit. La crème des escrimeurs japonais fouettée par monsieur . L’héroïsme du Far West assis sur l’héroïsme du Far East. Rien n’est plus faux, rien n’est plus bête que cette allégation de taupe. Le film d’ est un travail de moraliste. A force d’avaler des écrans plats toute la journée, on ne sent plus le relief d’une pensée.

Pièce meurtrière du génocide amérindien, le capitaine Nathan Algren traîne ses guêtres en ressassant l’effroyable aventure. Malgré lui, son destin de militaire ne tient pas à en rester là. Un riche négociant japonais lui propose de mâter la rébellion des samouraïs qui menace son partenariat économique avec l’Occident. Les samouraïs vouent un culte aux traditions séculaires de l’île et refusent farouchement toute patte étrangère sur leurs habitudes. Algren sera payé pour former les soldats de l’Empereur. Ceux-ci écraseront à terme les nationalistes. Le capitaine américain accepte l’offre, son désenchantement et son alcoolisme pour seules distractions…

Photo du film LE DERNIER SAMOURAÏ

Tourné en Nouvelle-Zélande, faute de grands espaces sauvages dans le Japon industriel d’aujourd’hui, LE DERNIER SAMOURAÏ braque ses caméras sur l’ère Meiji, autrement dit fin de l’ostracisme nippon, début du mariage avec les Blancs. Nathan Algren se retrouve une fois encore en pleine pétarade culturelle sauf qu’à l’inverse de son passé, il balance du côté indigène. Capturé par les samouraïs, étudié puis rééduqué par eux, ce vaillant mais torturé capitaine yankee fera une autre expérience de l’Autre. Il apprendra à se cerner dans l’Autre. Il apprendra à se maîtriser dans l’Autre et à s’apprivoiser si ce n’est à s’aimer. Le lien entre Katsumoto le chef nationaliste et Algren l’impérialiste blanc connaîtra les nœuds qui font les liens d’amitié. Tous deux, à mesure que s’écoule le temps de la découverte, baisseront la garde et se regarderont pour ce qu’ils sont : des frères d’armes, des hommes d’honneur. La droiture et la générosité du Japon envahiront Algren qui trouvera dans cette ablution un sens à sa vie. Défendre ce qui anoblit.

« Loin des prestations caverneuses d’un , le plus célèbre samouraï du cinéma, joue sa partition avec une douceur inattendue, un sens de la mesure qui avive son charisme et complète la rugosité de Tom Cruise. »

Tom Cruise incarne avec sobriété ce prosélyte barbu, disponible et scrupuleux d’apprendre à se relever de l’infamie qu’est l’épuration ethnique. Il n’endosse pas le rôle du chevalier bon teint, il observe, il note, il souffre, il imite. LE DERNIER SAMOURAÏ, c’est Katsumoto, le bandit élégant interprété par Ken Watanabe, membre de l’équipe . Loin des prestations caverneuses d’un Toshiro Mifune, le plus célèbre samouraï du cinéma, Ken Watanabe joue sa partition avec une douceur inattendue, un sens de la mesure qui avive son charisme et complète la rugosité de Tom Cruise. Le tandem projette une connivence plausible, il n y a pas de couverture à tirer sur un égo plaintif. Le soin de l’harmonie si cher à la culture japonaise, Edward Zwick le recherche en alternant scènes de combats et scènes pastorales, descriptions de coutumes inflexibles et sens du pardon.

L’idylle entre Algren et la veuve Taka est un exemple étonnant de cette recherche. Algren a tué le mari de Taka, sœur de Katsumoto. Attirée par l’Américain, la jeune femme lui pardonne son geste et laisse ses enfants donner libre cours à leur affection quasi filiale pour l’intrus. En cela, Taka obéit à sa tradition. Elle accepte la fortuité du destin. En même temps, elle renouvèle cette tradition en prenant pour objet de son désir un étranger. Elle et son frère sont des conservateurs bohèmes. Le film est trompeur, il donne tout entier une impression de sale propagande aux anti-Hollywood. Inspiré d’une histoire vraie, les efforts d’Edward Zwick tendent à prouver qu’un homme est parfois moins proche de ses congénères que des étrangers. La  culture n’est pas une affaire de pays mais de dispositions personnelles. Nathan Algren n’est pas le produit de sa culture. Qui l’est vraiment ? La question reste ouverte sur tout le globe, cent ans après l’ère Meiji.

Ewan

Votre avis ?

BANDE-ANNONCE