A l’occasion d’une exposition à la Cinémathèque française, retour sur la carrière de Michelangelo Antonioni, ses thèmes et ses principales œuvres.

C’est une voix féminine qui nous accueille dans le film qui valut à Antonioni son Lion d’Or à Venise en 1964. Une voix a cappella sur des images floues d’industries en pleine activité. On se doute que c’est une femme qui sera l’héroïne du drame et ça ne manque pas. Cinq minutes après le générique, Monica Vitti apparait, qui d’autre, dans son manteau vert qui contraste avec la grisaille et le sol. Dans cette petite ville italienne non-identifiée, elle est Giuliana, mariée a Ugo (Carlo Chionetti), mère de Valerio (Valerio Bartoleschi), son petit garçon qui la suit partout.

Les vingt premières minutes du Désert rouge sont déroutantes, parce que couvertes par les bruits presque assourdissants des usines qui crachent leur brume et leurs flammes. On a du mal à se concentrer sur les dialogues, mais c’est voulu. Ugo fait visiter son lieu de travail à son ami Corrado (Richard Harris) qui s’extasie sur la chaine de production et se lamente du manque de personnel dû à une grève. Tout tourne donc autour du progrès en cours. Les machines ont envahi la vie quotidienne, jusque dans la chambre de Valerio. Son père veut d’ailleurs à tout prix l’initier à la chimie et à la robotique en l’entourant de monstres à roulettes qui flashent et se déplacent tout seuls à longueur de temps. Giuliana n’arrive pas à s’y faire. On la comprend. L’industrie ici est poussée à l’extrême et règle à la minute près la vie de chacun.

On perçoit la critique qu’Antonioni formule à l’encontre de cette aliénation de l’Homme par l’artifice, de cet éloignement des racines et surtout de la nature. La nature est bel et bien exaltée par de magnifiques plans larges (saluons la photographie de Carlo Di Palma, un habitué pour Antonioni et Woody Allen). Mais les paysages qu’on nous montre ont été souillés par l’Homme. Les champs sont remplis d’antennes paraboliques, les étangs sont noirs de pétrole. En un sens, Antonioni pervertit ce qu’un cinéaste comme Andrei Tarkovski pouvait montrer à la même époque en s’attardant sur le monde. Chez Tarkovski, la nature est pure et inviolée, elle est un refuge. Chez Antonioni, et particulièrement dans Le Désert rouge, la nature est reconstruite, salie et menaçante. Qui aurait envie de se baigner dans un canal où stationnent des cargos rouillés ou de respirer l’air plein de fumées nocives. C’est la belle réponse de Giuliana à son fils, lorsqu’il lui demande si les oiseaux meurent en traversant ce nuage empoisonné. « Non », répond-t-elle, « eux, ils ont appris à l’éviter. » Mais pas les Hommes apparemment…

©-1964-Rizzoli-Film

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On sent cependant dès le départ que c’est aussi Giuliana qui sera le centre des attentions. On nous dit qu’elle a subi un accident qui l’a clouée dans un lit d’hôpital pendant un mois. Que depuis, elle s’agite tout le temps, perd la mémoire, a du mal à se réadapter aux choses. Et en vrai, le cinéaste recourt à deux procédés très intelligents afin d’exprimer ce malaise. Les sons d’abord, on l’a dit. Il n’y a pas que l’usine qui rompt le silence à toute heure de la journée. Il y a les grincements, les craquements métalliques et les sifflements qu’entend Giuliana dans sa tête, qui annoncent généralement une crise de panique. Même pour nous, spectateurs, ces bruits insupportables deviennent gênants à la longue. Ils entrainent notre propre crise, comme s’ils nous réveillaient brutalement au milieu d’un rêve. Devant Le Desert rouge, on a parfois l’impression d’avoir des acouphènes. Mais le cinéaste use d’un procédé visuel fort en complément : la faible profondeur de champ, ou le focus rapproché. Antonioni crée ainsi un monde cloisonné et aime rendre les figures indiscernables à distance. Tout ce que l’on voit, ce sont les éléments que la caméra montre dans un rayon proche : un objet, des cheveux, un visage. Le spectateur est prisonnier de l’image et forcé d’apercevoir ce qu’il peut dans le cadre.

“On perçoit la critique qu’Antonioni formule à l’encontre de cette aliénation de l’Homme par l’artifice.”

C’est la prison précisément, ou l’enfermement, qui revient comme dernier thème majeur. Giuliana n’est pas seulement prisonnière de cette ville où elle se sent en danger comme un animal sauvage mis en cage (les mimiques de Monica Vitti sont d’ailleurs assez géniales sur ce plan). Elle est surtout prisonnière d’elle-même, en témoigne la longue séquence de l’histoire qu’elle raconte à son fils, histoire qu’Antonioni choisit de mettre en images : une jeune fille, une plage, un voilier, un chant mystérieux. Comme si, en suivant Giuliana, il voulait que nous aussi nous puissions nous évader un moment de l’ambiance pesante de la réalité.

Le désert rouge du titre, c’est bien cette couleur énervante qui apparait de temps en temps à l’image, sur un mur ou sur les barreaux d’un lit. Le rouge est la couleur du sec, de l’angoisse. Essayez donc d’observer fixement une surface complètement rouge durant dix minutes. On verra si elle ne vous refile pas un mal de crâne à la fin ! Et le désert alors ? C’est la boue de l’industrie, devenue source des peurs de Giuliana. C’est aussi la sècheresse de son âme à elle, devenue incapable d’aimer quoi que ce soit, même pas Corrado qui la courtise.

Pour résumer, le drame de Giuliana n’est pas tant d’évoluer dans un monde perverti. Il est de ne plus réussir à être elle-même, et donc d’en être malade. Au lieu de chercher vainement de l’eau en plein Sahara, elle devrait plutôt se préoccuper de trouver une bouche qui puisse la boire. Ce qu’Antonioni aurait pu tout à fait dire.

INFORMATIONS


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ANTONIONI – portrait d’un sérieux
Critiques :
– L’AVVENTURA
LA NUIT
LE DESERT ROUGE
BLOW-UP
ZABRISKIE POINT
PROFESSION: REPORTER

Titre original : Deserto Rosso
Réalisation : Michelangelo Antonioni
Scénario : Michelangelo Antonioni, Tonino Guerra
Acteurs principaux : Monica Vitti, Carlo Chionetti, Richard Harris
Pays d’origine : Italie, France
Sortie : 4 septembre 1964
Durée : 2h00
Distributeur : Rizzoli
Synopsis : Dans une ville industrielle italienne, Giuliana tente de renouer le contact avec la réalité à la suite d’un accident. Pendant ce temps, son mari Ugo participe aux grèves ouvrières qui perturbent la production.


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Industriel désert !

[critique] LE DESERT ROUGE

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