Après l’escapade lumineuse de Vers l’autre rive (2015), Kiyoshi Kurosawa revient aux fantômes qui font peur, ceux qui hantent les maisons et les esprits offrant ainsi un beau cliché de son cinéma au public français.

Notre interview de Kiyoshi Kurosawa et Tahar Rahim

Chaque année, les pays asiatiques offrent leurs contingents de cinéastes talentueux aux différents festivals de cinéma, chacun possédant sa figure de proue qui, à elle seule, peut cristalliser et parfois vampiriser l’ensemble d’une production nationale. Parmi ces quelques « habitués », on retrouve bien souvent le chinois Jia Zhang-ke, le philippin Lav Diaz, le coréen Hong Sang-soo, le thaïlandais Apichatpong Weerasethakul et, en ce qui nous concerne ici, le japonais Kiyoshi Kurosawa. La critique étrangère, et plus particulièrement française, ne tarit pas d’éloges à l’égard de ces “premiers de la classe”. En France, un cinéaste comme Kurosawa a déjà connu son lot de rétrospective (Deauville, Nantes, la Cinémathèque, Gérardmer). Et depuis son prix cannois pour Tokyo Sonata (2008), on s’amuse à (re)découvrir ses premières productions (Cure, Charisma, Kaïro), des “petits” films de genre à la narration souvent délayée (fantastique, thriller, science-fiction) qui ont fini par parfaire sa renommée chez les cinéphiles. Il était donc presque normal de voir un jour Kurosawa tourner un film en France, dans un pays qui lui a tant donné en matière de reconnaissance.

Photo du film Le Secret de la chambre en noire

Doté d’un casting quatre étoiles (Tahar Rahim, Olivier Gourmet et Mathieu Almaric), le premier film de Kurosawa en langue étrangère, LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE, avait de quoi susciter un bel engouement tant il était intriguant de voir l’univers du cinéaste se confronter aux acteurs, décors et paysages français. Le film conserve les qualités plastiques de ses plus belles œuvres. La composition formelle des cadres, l’amplitude et l’élégance des mouvements de caméra ainsi que la pureté et l’immédiateté de la scénographie démontrent, une nouvelle fois, l’exigence formaliste du cinéaste en matière de “pure” mise en scène. Rarement la ville de Paris et sa banlieue (Val-de-Marne) auront offert une telle atmosphère fantasmagorique (on soulignera également le rôle parfait de la musique). Chaque rue, chaque espace filmé donnant presque le sentiment d’une “présence” traduite subtilement par un jeu de lumière, de brouillard ou de vide. Que dire également de cette immense demeure labyrinthique, où Kurosawa s’amuse à nous diriger ou nous perdre au gré des allées et venues des différents protagonistes. Mais bien que le film soit irréprochable visuellement, LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE manque de quelque chose de fort.

Si l’idée scénaristique de l’artiste photographe et de son utilisation anachronique d’un daguerréotype promettait des ouvertures infinies tant thématiques que cinématographiques, il serait malhonnête de dire que Kurosawa s’en empare avec justesse et génie. Les thématiques ont beau être là – spectres visibles et humanisés, l’urbanisme concentrationnaire, dialectique modernité/tradition, dissolution de la famille, précarité des conditions de travail -, elles apparaissent bien trop didactiques pour susciter un véritable engouement. La photographie et son procédé tortueux, en tant que rituel magique, manifeste ici le désir d’éternité des humains, surtout celui de Stéphane (Olivier Gourmet). Contrairement aux spectres, bien plus concernés par le présent (l’une des plus belles idées du cinéma de Kurosawa). Et si leur relation aux vivants est multiple – la défunte mère veut se venger de la maltraitance de son mari tandis que la fille (Constance Rousseau) agit par amour envers Jean (Tahar Rahim) – celles-ci, aussi soudaines et fulgurantes soient-elles, semblent trop peu travaillés dans la durée pour susciter de l’empathie.

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Il y a également un problème de jeu et de direction d’acteurs, probablement due à la langue et à sa traduction. Si Rahim sort du lot, c’est qu’il conserve ce jeu physique, presque naturel pour lui. L’écriture de son personnage est de loin la plus profonde et subtile : amoureux de Marie, il souhaite la libérer du joug de son père, mais pour cela, il a besoin d’argent et est prêt à tout pour en obtenir (rappelant le thème de la pénitence qui traverse le cinéma de Kurosawa). Gourmet et Rousseau se perdent quant à eux dans la posture : lui « surjoue » l’artiste-autiste-mégalo de manière ostentatoire, vociférant ses lignes de dialogues et ne cachant rien de ses traumas et d’une potentielle démence post-traumatique. Cette remémoration traumatique, thématique obsessionnelle chez le cinéaste, est ainsi gâchée par le jeu de Gourmet. Son personnage en devient presque antipathique, voire ridicule. Quant à Rousseau, elle ne parvient pas à donner le soupçon de candeur et de fragilité inhérent à la condition « maladive » du personnage de Marie sans hélas tomber dans la caricature grossière (comme lorsqu’elle parle des plantes) : l’actrice en devient presque mauvaise, à côté de la plaque (argentique).

Photo du film Le Secret de la chambre noire

Mais c’est bien dans sa réflexion sur la frontière entre le réel et l’irréel, toujours poreuse dans son cinéma, que Kurosawa déçoit le plus. Sa mise en lumière de l’ombre, ce passé redevenu présent, ne procède que trop rarement de la photographie, voire jamais d’images poétiques ou fantasmagoriques. Les objets photographiques ou autres (les miroirs), ainsi que la nature (la rivière, la serre), n’ont aucun pouvoir mystique, évocateur ou transcendant. Le réel reste un support illustratif et naturaliste au récit, et ne semble pouvoir prétendre à autre chose, comme c’est le cas dans beaucoup de films français.

Malgré ses irrévocables défauts, LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE conserve en son sein de purs moments d’extase, de hors-champ, absolument saisissants : l’apparition terrifiante de la mère, la scène de la chute dans l’escalier et cette dernière séquence dans la voiture, aussi surprenante que dérangeante. Ces “fulgurances” renforcent notre déception tant ils sont finalement assez peu nombreux dans le film et surtout supérieurs à ce que l’on peut trouver d’analogues chez ces contemporains français et américains.

Antoine Gaudé

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[CRITIQUE] LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE
Titre original : Le Secret de la chambre noire
Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa
Acteurs principaux : Tahar Rahim, Constance Rousseau, Olivier Gourmet
Date de sortie : 8 mars 2017
Durée : 2h11min
Interview de Kiyoshi Kurosawa et Tahar Rahim
3.0Note finale
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