Léa vit au Havre, va à la fac, s’occupe seule de sa grand-mère et, pour boucler les fins de mois, travaille comme serveuse dans une boîte de nuit. Mais Léa rêve d’une autre vie. Son admission à l’Institut d’Études Politiques de Paris va modifier la donne : entre cours le jour et strip-tease pour survivre la nuit, Léa se forge, dans cette dualité contrastée, une carapace bien rude et une détermination à toute épreuve.

Note de l’Auteur

[rating:8/10]

Date de sortie : 6 juillet 2011
Réalisé par Bruno Rolland
Film Français
Avec Anne Azoulay, Eric Elmosnino, Ginette Garcin, Thibault de Montalembert
Durée : 1h33min
Titre original : Léa
Bande-Annonce :

Léa, trois lettres pour définir une énergie vitale phénoménale, un caractère bien trempé, une volonté de réussir, un si grand désir de parvenir pour elle, et en aidant les siens : sa grand-mère. Léa, voilà l’héroïne du premier long-métrage de Bruno Rolland. Un beau portrait féminin et une belle plongée dans l’intimité de cette jeune femme, ainsi que dans les lieux communs de la ville et les lieux nocturnes “underground”. Ce jeune réalisateur autodidacte, né à Paris, mais ayant grandi à Tours, est surtout connu comme organisateur de festival et réalisateur de courts-métrages. Anne Azoulay ne s’est pas contentée d’honorer le rôle principal puisqu’elle a aussi participé à l’écriture du scénario. Filmer une fille d’aujourd’hui, tel était le désir du réalisateur. La rencontre d’une strip-teaseuse l’amène à réfléchir sur le pouvoir de l’image et son ascendance sur l’autre. Qui est vraiment Léa ? Une étudiante un peu paumée mouillée par la pluie et arrivant en retard à ses cours ? Une déesse de la nuit dont le corps affole les hommes ? La petite fille d’une femme qu’elle met tant de soin à accompagner dans la vie ? Le costume change… Le regard des hommes aussi… et indéniablement celui du spectateur, impressionné de cette métamorphose nocturne, alors qu’une scène avant, Léa faisait encore pitié de fatigue, de cernes, et de sa course éperdue contre la montre et le savoir. Léa, c’est l’incarnation des différents visages que la vie nous fait parfois endosser, c’est le corps qui s’habille suivant les circonstances, ce corps inconnu ou connu que par sa chair, ce corps à l’histoire inconnue, c’est aussi la démonstration que l’habit ne fait pas le moine. [pullquote]Rolland filme une jeune fille d’aujourd’hui dans toute la dualité, le contradiction et la complexité que sa personnalité peut offrir, mais il fait aussi le portrait d’un être déterminé, allant au plus profond de ses ressources physiques pour s’assurer la liberté d’un bel avenir.[/pullquote]

Léa déboule dans l’appartement où elle vit avec sa grand-mère. Elle fait le ménage, a paraît-il beaucoup trop de cernes pour séduire un homme, et récupère les morceaux d’une lettre déchirée, peut-être annonciatrice d’un bel avenir. Elle est bienveillante bien qu’un peu brute de décoffrage, elle n’a pas l’écrin qui pourrait l’enjoliver. C’est une étudiante, simple, travailleuse, dévouée, qui a toutefois conscience de pouvoir séduire le jury de Sciences Po par le calcul et le simple pouvoir des mots. Elle s’exerce devant la glace à mentir, à combler le vide d’un cv, à l’enjoliver, lui, au moins. Déjà la tromperie, déjà le masque, déjà le pouvoir des mots pour séduire autrui. Le corps, peu mis en valeur, semble subsidiaire jusqu’au jour où elle est embauchée comme strip-teaseuse. Débuts timides, jusqu’à la maîtrise parfaite du métier, jusqu’au pouvoir total sur des hommes qu’elle jauge de son regard maquillé, dans sa veste de smoking, seul parage à sa nudité bientôt et pour longtemps dévoilée. Mais à la ville, au petit matin, dans un café parisien, la donne est tout autre : elle dort, avachie, éreintée et, dans le lit de celui qui peut-être l’aimera, elle a du mal à se donner, elle rechigne, elle lutte… Le corps à nu ramené à la vie réelle n’a plus de défenses, il expose ses souffrances cachées, il les laisse se deviner, et il la laisse d’autant plus mystérieuse. Mais, Léa donne, elle donne aux autres, à sa grand-mère, qu’elle soigne de petites attentions… C’est sa liberté qu’elle va devoir chercher, quitte à abandonner toutes ses certitudes.

Un portait de femme est un beau cadeau pour une actrice. Anne Azoulay est ici portée à l’écran à toutes les scènes, sublimée dans son rôle de strip-teaseuse, mais aussi montrée au naturel, et elle peut ainsi exposer sa palette d’actrice dans toute la contradiction que son rôle impose. Le pouvoir de l’image qu’elle véhicule, et son contrôle pour séduire autrui, au cœur de l’existence du film, est aussi finalement l’illustration du métier d’actrice : ce pouvoir de séduction sur le public et de métamorphose physique et psychologique. Ginette Garcin, décédée depuis lors, porte ici un rôle attachant et n’en est que plus émouvante. Quant à Eric Elmosnino, c’est la touche théâtrale, la présence forte, l’une des rares présences masculines du film.

La mise en scène est esthétique, lisse, et très réussie. On sent le réalisateur sensible aux ambiances, à la lumière, à la nudité du corps, très présente dans son film. Entre le monde de la nuit où Léa évolue comme serveuse puis comme strip-teaseuse, monde sans pitié où il faut sourire et paraître, faire plaisir à un public enivré d’alcool et de décibels, et la faculté puis les amphis de l’Institut d’Études Politiques où, à l’inverse, elle pose une image réservée, taciturne et impassible, le film oscille entre deux univers très différents mais où finalement le paraître reste incontestablement un facteur social, un moyen de s’affirmer ou d’exposer face à autrui une part de son identité. Les nuits sans sommeil de Léa en font-elles une fêtarde invétérée ? Le discours édulcoré d’un prof en fait-il un privilégié de la vie ? Finalement, le film montre la difficulté à capter l’essence de l’être qui se présente face à l’autre. Léa revendique le fait de vivre sa vie quand, selon elle, d’autres ne font que la déblatérer précieusement sur les estrades. En sont-ils moins intéressants ? Autant de questions que le réalisateur invite à se poser. C’est en fait la condamnation du pouvoir de la forme sur le fond, la part de show social inhérente à notre société actuelle qui est à juste titre ici montrée du doigt. La scène finale s’oppose alors à la scène d’ouverte : Léa vit au point que l’on palpe sa respiration. En bord de mer, elle respire sa prochaine liberté. Elle n’est plus prisonnière de quiconque, elle tombe un peu le masque… elle sourirait presque… pour la première fois.

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