On nous accueille dans LES INNOCENTS comme dans un rêve. Une voix enfantine chantonne une comptine un peu macabre, et le flou se dissipe pour montrer des paysages, et révéler un visage, celui de Deborah Kerr. C’est elle qui, ici, fait la chasse aux ‘innocents’, ou plutôt à ce qui tourmente ces derniers. Gouvernante expérimentée, attentionnée et douce, Miss Giddens court en effet après tout ce qui corrompt les âmes des bambins dont elle se charge. Elle tient à leur prodiguer une éducation des plus irréprochables. Lorsqu’elle accepte une nouvelle position auprès d’un riche homme d’affaires (campé par et uniquement nommé l’Oncle) qui protège son neveu Miles (Martin Stephens) et sa nièce Flora (Pamela Franklin) loin de Londres, elle ne peut prévoir que la tâche la plus déroutante de sa vie est sur le point de lui échoir.

Le passé pèse de tout son tragique sur le manoir où on l’envoie. Parmi les saules et au bord d’un étang, l’ambiance s’assombrit à chaque nouvelle découverte de la dévouée vieille fille : une romance contrariée, un défunt valet qui en son temps se montrait volontiers violent, une précédente gouvernante soudainement disparue. Il n’y a pas que la bonne Mrs. Grose (Megs Jenkins), domestique de longue date et mémoire vivante des lieux, qui respire la poussière de ces jours dont on ne parle pas. Meubles, kiosques, rideaux et greniers semblent exsuder l’angoisse, une peur que Miss Giddens parvient de moins en moins bien à supporter et à garder pour elle.

Est-elle folle ? Sont-ce des esprits insatisfaits ? Ou serait-elle atteinte de cette maladie imaginaire que les psychiatres du XIXe siècle pensaient avoir identifiée chez les femmes: l’hystérie ? Qui, à part elle, décèlerait dans l’attitude de ces charmants enfants des marques incongrues, des réflexions trop adultes pour eux, des idées saugrenues que l’on aurait mis dans leur tête ? Le film garde sa réponse en suspend, jouant avec le et le drame social du début à la fin. De nuit et de jour, le noir et blanc de la photographie enchante et transporte, dans une époque où pas si loin des cités industrialisées, les fantômes régnaient encore sous l’éclat de la lune. Un choix esthétique dont , romancier new-yorkais plus britannique pourtant qu’américain, n’aurait pas été déçu, lui qui croqua le Nouveau Monde mais aussi l’Angleterre victorienne et ses secrets.

« Jalon du cinéma fantastique, prenant et soigné. Une tornade de sensations. »

Cette même photographie délicieuse enveloppe les traits de Deborah Kerr, au summum de sa beauté et de son élégance. Tel Bill Daniels illuminant Greta Garbo en comtesse, en intrigante ou en artiste à l’heure de sa gloire (l’actrice avait d’ailleurs défendu à quiconque de prendre la place de son chef opérateur attiré !), la lumière épouse les joues de la gouvernante, qui déambule chandelier à la main dans les corridors semés de portes closes. Kerr a cette classe du grand cinéma des années 1930, celui que l’on regrette peut-être au début des Sixties. A ce moment, déjà connue et reconnue, elle a enchaîné les nominations aux prix prestigieux. Avec ce film, la comédienne atteint le faîte de sa carrière, porte et emporte cette histoire claire-obscure très haut dans l’excellence.

Jalon du cinéma fantastique, prenant et soigné, LES INNOCENTS est une tornade de sensations, de la peur à l’excitation, de l’émerveillement à l’attendrissement, entre songe, surnaturel et réalité froide des conventions brisées. Un petit chef d’œuvre sur lequel même le temps n’a pas d’emprise.

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INFORMATIONS


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Titre original : The Innocents
Réalisation :
Scénario : William Archibald, Truman Capote et John Mortimer, d’après la nouvelle « The Turn of the Screw » de Henry James
Acteurs principaux : Deborah Kerr, Michael Redgrave, Megs Jenkins, Martin Stephens, Pamela Franklin
Pays d’origine : Royaume-Uni
Sortie : 24 novembre 1961, ressortie le 15 juillet 2015 (France)
Durée : 1h40
Distributeur : 20th Century Fox
Synopsis : Engagée pour élever deux enfants dans une propriété de la campagne anglaise, une gouvernante est confrontée à des événements étranges les impliquant.

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