Lire également la critique du volume 1 : l’Inquiet,
par Tom Johnson.

Pour composer sa nouvelle œuvre, le réalisateur portugais Miguel Gomes (Tabou, 2012) a décidé de s’inspirer du conte des Mille et une nuits. Non pas dans son récit mais dans sa forme. A l’origine, Les Mille et une nuits est un recueil d’histoires que raconte chaque soir la princesse Shéhérazade au roi. Ce dernier, après l’infidélité d’une précédente épouse, a décidé de faire tuer toute nouvelle épouse le lendemain de la nuit de noces. Shéhérazade, pour contrer cette décision, reporte au lendemain le dénouement de ses histoires. Le roi qui veut connaître la fin, repousse d’autant l’exécution. Au bout de mille et une nuits, il renoncera à la faire exécuter. Gomes reprend donc le principe d’une série d’histoires, sortes de courts-métrages, liées par un thème commun : la situation actuelle du Portugal, lourdement frappé depuis plusieurs années par la crise économique. Il réalise là une œuvre dense de plus de six heures, découpée en trois volumes : L’Inquiet, Le Désolé et L’Enchanté, qui seront distribués à un mois d’intervalle, respectivement le 24 juin, le 29 juillet et le 26 août.

Dans un pays d’Europe en crise, le Portugal, un réalisateur se propose d’écrire des fictions inspirées de la misérable réalité dans laquelle il est pris. Mais incapable de trouver un sens son travail, il s’échappe lâchement et donne sa place à la belle Shéhérazade. Il lui faudra bien du courage et de l’esprit pour ne pas ennuyer le Roi avec les tristes histoires de ce pays ! Alors qu’au fil des nuits l’inquiétude laisse place à la désolation et la désolation à l’enchantement, elle organise ses récits en trois volumes. Elle commence ainsi : « Ô Roi bienheureux, on raconte que dans un triste pays parmi les pays… »

LES MILLE ET UNE NUITS est une œuvre pour le moins étrange. Autant pour le spectateur que pour son réalisateur. Ce dernier semble en effet découvrir son projet au fur et à mesure qu’il avance, trouvant ses repères au fil des séquences. En atteste la première partie, particulièrement longue et chaotique. Durant près de trente minutes Miguel Gomes observe la situation du Portugal, la pauvreté et l’austérité qui touchent le pays. En voix off des témoignages se succèdent et se mélangent, évoquant à la fois le chômage et la présences d’abeilles impossibles à gérer par les apiculteurs, car trop dangereuses. Difficile de comprendre où Gomes veut en venir. A l’image il n’y a pas davantage de clarté. Les longs plans des chantiers navals se suivent et se ressemblent, n’apportant rapidement plus grand-chose. Mais le réalisateur intrigue et en vient à inverser le rapport entre l’image et le son. La parole devient l’essence du film, et les plans visuels semblent faire office de complément, équivalent d’une musique additionnelle. Durant cette première partie (titré Les Travaux du réalisateur, des constructeurs navals et de l’exterminateur de guêpes) le spectateur pourrait fermer les yeux et se contenter d’écouter ce qu’il se passe (si tant est que l’on comprenne le portugais). Un rapport des sens intéressant qui montre dès lors la volonté de Gomes de jouer avec son objet cinématographique. Car par la suite, image et son, prennent sens ensemble et se montrent de qualité. Enfin Miguel Gomes réalise ! Il réfléchit au cadre, travaille sa photographie et offre par moment des plans de grande beauté, accompagnés d’une très bonne bande originale (surtout dans le Volume 3). LES MILLE ET UNE NUITS démarrent donc. Introduit par l’histoire que nous conte Shéhérazade. En s’inspirant de ce personnage le réalisateur s’apprêtent à proposer une série de courts-(m)étranges. Des contes souvent décalés et surréalistes, parfois difficile à cerner, qui s’inspirent et évoquent des événements survenus durant un an. Entre août 2013 et juillet 2014 pour être exact. Gardant toujours le même fil conducteur des conditions sociales du pays sur l’ensemble des trois volumes composant le film, et remettant en question ouvertement les choix du gouvernement – tourné en dérision dans Les Hommes qui bandent (Volume 1).

“Une sorte de montagnes russes.”

Sur les trois volumes, Shéhérazade, incarnée par la sublime Crista Alfaiate, nous raconte une dizaines d’histoires, dont certaines se composent de sous-intrigues. Si le premier volume introduit le personnage, l’actrice qui l’interprète prendra au long de l’ensemble des MILLE ET UNE NUITS les traits d’autres personnages. Un génie dans Les Larmes de la juge (Volume 2), ou une punkette à crête façon Lisbeth Salander (Millénium) dans Le Bain des magnifiques (Volume 1). L’actrice parvient à sublimer chacune de ses apparitions et son retour en Shéhérazade dans le dernier volume (tout de même peu présente dans le Volume 2) redonnera d’ailleurs un élan à l’œuvre. Car LES MILLE ET UNE NUITS est une sorte de montagnes russes, où l’intention et l’intérêt du spectateur varient constamment. Avec des dialogues interminables le rythme ralentit et laisse place à une forme d’ennui. Puis soudain une action, accélération surprenante, nous ramène dans le film. Un effet dû à l’inégalité des différents contes présentés, en dépit de propositions toujours pertinentes. Car Miguel Gomes tâche au mieux d’offrir des genres différents. Réalisant un drame avec Les Maîtres de Dixie (Volume 2), collant véritablement au conte avec Schéhérazade (Volume 3), touchant au théâtre dans Les Larmes de la juge, mélangeant surréalisme et film social dans Le Bain des magnifiques, apportant un comique poétique et burlesque à L’Histoire du coq et du feu (Volume 1), proposant un documentaire sur les pinsonneurs dans Le Chant enivrant des pinsons (Volume 3), tout en gardant un œil sur l’actualité du pays dans Forêt chaude (Volume 3) – une manifestation policière ayant eu lieu durant le tournage.

S’il trouve un bon rythme sur une partie du premier volume, et dans la première moitié du troisième, le second reste le plus difficile d’accès. Voulant jouer sur le décalé, l’ironie et le burlesque, Miguel Gomes a tendance à lasser. Son œuvre a finalement pour principal défaut sa trop grande envergure. Des passages bien trop longs et l’impression de redites dans chaque volume qui composent LES MILLE ET UNE NUITS. De plus, bien que le fil conducteur est admis, il y a de l’interrogation sur l’ordre choisi pour les courts-métrages et leur quantité. Le sentiment est que Gomes pourrait continuer indéfiniment avec cette proposition. Quel sens y a-t-il à inclure telles partie plutôt qu’un autre ? Difficile de comprendre la vision de Gomes. Ce dernier ne semble d’ailleurs pas en savoir davantage tant son œuvre paraît avoir été construite dans l’instantanéité du tournage. Le réalisateur referme au final ses parties, ses volumes et son œuvre entière comme il les débute, sans véritable sens.

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LES AUTRES SORTIES DU 24 JUIN 2015
INFORMATIONS

24 juin 2015 - les milles et une nuits 1

CRITIQUE du Volume 1
CRITIQUE de la trilogie

 
Titre original : As mil e uma noites
Réalisation : Miguel Gomes
Scénario : Mariana Ricardo, Telmo Churro
Acteurs principaux : Crista Alfaiate, Chico Chapas, Luisa Cruz
Pays d’origine : Portugal, France, Allemagne, Suisse
Sortie : 24 juin 2015 – L’Inquiet Volume 1
Durée : 6h21 sur 3 volumes
Distributeur : Shellac
Synopsis : Dans un pays d’Europe en crise, le Portugal, un réalisateur se propose d’écrire des fictions inspirées de la misérable réalité dans laquelle il est pris. Mais incapable de trouver un sens à son travail, il s’échappe lâchement et donne sa place à la belle Schéhérazade. Il lui faudra bien du courage et de l’esprit pour ne pas ennuyer le Roi avec les tristes histoires de ce pays ! Alors qu’au fil des nuits l’inquiétude laisse place à la désolation et la désolation à l’enchantement, elle organise ses récits en trois volumes. Elle commence ainsi : « Ô Roi bienheureux, on raconte que dans un triste pays parmi les pays… »

BANDE-ANNONCE

[CRITIQUE] LES MILLE ET UNE NUITS

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