Avec Boogie Night, Paul Thomas Anderson continue d’expérimenter mais s’attaque au film choral.

MAGNOLIA est chroniqué dans le cadre d’un dossier consacré à Paul Thomas Anderson, établissant des liens entre les différentes œuvres de sa filmographie !

Le troisième film de Paul Thomas Anderson restera pour moi une énigme; et je ne suis pas le seul dans l’équipe du Blog à ressentir quelques douleurs à l’estomac et au cerveau, en tentant désespérément de digérer ce copieux morceau de pellicule. Dans la vie d’un spectateur, il y a des coups de cœur et des mauvais souvenirs; mais avec MAGNOLIA je suis face à un cas beaucoup plus rare, et donc beaucoup plus déconcertant, une œuvre dont je vois les évidentes qualités mais dont je n’arrive presque jamais à m’émouvoir, et qui après visionnage me laisse froid, quand ses nombreuses variations de sentiments et d’énergies devraient pourtant mettre mon esprit en ébullition par leur cocktail détonnant.

Poursuivant ses expérimentations d’auteurs sur les réseaux de personnages après le remarquable Boogie Nights, Anderson choisit cette fois l’optique inverse, puisqu’il ne tisse pas le réseau autour d’un personnage central dans un décor commun, mais morcelle le film en plusieurs intrigues parallèles où chaque personnage peut avoir la chance d’occuper le cadre, et d’imposer son point de vue à la narration. L’ennui avec ce genre de film choral est que la liberté, de prime abord dans la narration et le traitement des personnages, se paye hélas souvent dans un second temps par un manque de tenue et d’intérêt pour les intrigues, trop nombreuses pour qu’elles puissent toutes convaincre le public. MAGNOLIA pâtit de ce genre d’effets secondaires à cause de sa trop grande générosité lors du premier tiers du film, où la mise en scène et les effets de montage sont tellement enlevés et dynamiques que l’on se dit qu’il ne tiendront jamais la distance compte tenu de la diversité des histoires à raconter, et on constate avec regret que le rythme s’essouffle avant que les trois longues heures ne soient totalement absorbées.

© TheSassyRaconteur

© TheSassyRaconteur ©Metropolitan

Le problème viendrait donc de la durée du film ? Pas seulement, P.T.A. nous a habitué à installer ses histoires dans un format assez large, comme si les consciences indécises et errantes de ses personnages flottaient dans un vêtement trop ample, dans un temps difficilement maîtrisable, comme l’est souvent l’environnement autour de ces êtres fragiles et puissants à la fois. Ce qui trouble notre lecture du récit vient davantage de la surabondance d’intentions de l’auteur, emporté dans sa tâche ambitieuse mais périlleuse de dépeindre tout un monde par le kaléidoscope d’émotions qu’il engendre chez ses occupants. Et qui dit multitude et contradictions des émotions, dit par conséquent mise en scène foisonnante, comme si celle-ci bataillait constamment sous l’influence des nombreuses personnalités qui l’investissent.

Là encore le format film choral peut nuire à l’investissement affectif que l’on porte aux personnages; si Anderson prend soin de ne juger ses personnages, de ne pas mettre leurs valeurs en concurrence par des effets de cadrage ou de symbolique visuelle, on est tout de même tenté de s’attacher davantage à certains personnages qu’à d’autres (ceux de Philip Seymour Hoffman et John C.Reilly pour ma part). L’absence d’intrigue et d’enjeux principaux nous invite à ne pas hiérarchiser les places des personnages, comme nous le faisons inconsciemment quand un protagoniste principal est clairement défini dès le début et qu’il détermine ainsi la place des autres intervenants en fonction de ses propres objectifs; mais le risque est ici de hiérarchiser le film tout entier en fonction des intrigues ou plus simplement des fragments émotionnels correspondant à notre personnage préféré.

“Anderson signe un film riche et ambitieux, auquel il manque une ligne directrice pour paraître plus cohérent et plus captivant.”

Mais il serait injuste de résumer MAGNOLIA à une sorte de mezze filmique où chaque spectateur se servirait en petites bouchées de ce qui l’intéresse, en dépit d’une impression d’unité et de cohérence (surtout au regard de la scène de la pluie de grenouilles, pour le moins déconcertante). Si on suit cette conception de l’œuvre, on peut presque considérer le film choral en film à sketches où chaque scène serait un segment au charme singulier et indépendant des autres. On piocherait ça et là les éléments qui nous plaisent (pour ma part, la chanson “extradiégétique qui devient “intradiégétique”: qui entre dans le récit) sans se prendre la tête sur le sens particulier de ces éléments dans l’ensemble signifiant que doit former le film. Seulement voilà, Anderson ne semble pas proposer un mezze mais bien une symphonie filmique où tous les éléments doivent être en accord pour ne pas dissoner, trouver leur juste place dans l’ensemble malgré leur polyphonie et leur désaccord de prime abord. À partir de là, il est difficile de dire si l’interprétation des acteurs, les mouvements de caméra et le montage sont les excroissances de la musique, ou bien si c’est la musique qui est un prolongement sensible de ces paramètres.

Magnolia (2)

©Metropolitan

 

Quant à l’ouverture du film (avant le générique), c’est une ouverture dans le sens musical, une séquence d’introduction où l’on passe en revue tous les thèmes de façon succincte parfois presque subliminale, avant de laisser la partition s’installer dans la longueur. Ici Anderson s’amuse à enchaîner les causes et conséquences par un montage très cut et une narration très tenue, sans doute pour se “débarrasser” de cette mécanique et du carcan de la narration chorale, et laisser les personnages et l’état d’esprit s’installer après le générique.

En fin de compte, cette symphonie filmique c’est comme la musique, on est réceptif ou pas aux rythmes et aux sonorités, ce ne fut pas mon cas. Vous me demanderez alors quels attraits ai-je finalement trouvé à ce vaste projet artistique, pourtant pourvu d’un casting magistral et d’un sens du dramatique qui lui est propre ? Je répondrais qu’il confirme la virtuosité de son auteur, bien que celle-ci soit ici mise en défaut par un excès de prétention, voire de posture auteuriste. Heureusement, P.T Anderson nous prouvera par la suite qu’il peut contenir une multitude de caractères et un foisonnement d’énergies et d’émotions en un seul protagoniste et une seule intrigue, grâce à Punch Drunk Love; et qu’il sait diriger la narration par la musique pour maintenir la tension jusqu’au déchaînement final, grâce à There Will Be Blood.

Arkham

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