Le voyage périlleux et magnifique de Kabwita, de son petit village à la capitale. Armé de son seul courage, comme un bousier, il pousse laborieusement son vélo chargé de charbon. Emmanuel Gras le suit jusqu’au bout de l’effort. Dans sa démesure, à la limite de l’absurde.

Dans “More Axe“, le légendaire Bob Marley disait :

“If you are a big three
We are a small axe
Ready to cut you down
To cut you down”

C’est peut-être dans ce refrain que se trouve le film. Pas seulement parce que Kabwita, jeune charbonnier congolais qui se démène pour faire vivre sa femme et ses trois enfants, abat un arbre à l’aide d’une hache dès les premières minutes. Mais aussi parce que ce morceau de la période jamaïcaine du chanteur, époque où il a encore les deux pieds encore profondément enfoncés dans un bidonville, oppose la « petite » hache et le « grand » arbre. Il met en exergue un rapport de dimension et de fait une somme d’efforts à déployer pour le combler.

Et c’est cela qui habite la mise en scène d’Emmanuel Gras. Tout du long son petit corps est mis à mal par l’immensité de la tâche. Dans le cadre il se confronte sans cesse à ce qui le dépasse. Comme lors de ce périple aberrant où il pousse de toutes ses forces son frêle vélo croulant sous une dizaine de sacs de charbon, sur une route de terre qui ne paraît pas avoir de fin. Subissant les contreforts et les montées, sous le soleil de plomb congolais pour quelques milliers de francs CFA. La cargaison bringuebale au passage des gros camions lancés à toute berzingue. Il démontre sa ténacité n’abandonnant pas lorsqu’elle se retrouve par terre. 8 fois debout. Le rapport de dimension peut s’inverser, et c’est son grand corps qui est menacé par de petites choses. C’est le cas dans cette scène émouvante, où sa femme lui fait subir le martyre, en lui enlevant maladroitement une toute petite écharde enfoncée dans son gros pied, alors que son bébé gazouille sur ses genoux. Dans cette image tendre toutes les échelles s’expriment.

Photo du film MAKALA

Emmanuel Gras signe un film sensoriel, qui fait pénétrer en nous la difficulté de la tâche. Pour capter ce Sisyphe qui pousse son charbon pour nourrir sa famille, il pourrait comme on l’a tant vu, abuser du long plan-séquence fixe. Se cantonner à une posture faussement neutre qui fait souffrir autant le spectateur que le personnage. Mais il préfère donner de la liberté à la caméra. Quitte à devoir recréer, fictionner, par jeu de soustraction et de raccord au montage. Mais cela n’a rien d’une loterie, la scène filmée est totalement réinvestie par son oeil et son intention. Et c’est cet écart dimensionnel qui dirigea le tournage, qui dirige également le montage. Ce rapport de masse sur les plans larges est astucieusement complété par l’usage du gros plan. La hache réduisant en charpie centimètre par centimètre le tronc de l’arbre, succède au plan large montrant la totalité de l’arbre. Le front dégoulinant de sueur, le visage grimaçant, suit la route qui n’en finit plus de bouffer l’horizon. On passe du tout à la partie, de la potentialité à la difficulté, de la mer à la rame.

D’ailleurs tout ce qui est extérieur à cette pénibilité est laissé hors champ. Quelques plans succincts montrent un verre entre amis, la vie à la maison… Mais le film ne s’appesantit pas dessus et retourne fissa à son sujet. Emmanuel Gras est en quelque sorte un artiste contemporain, qui incarne intelligemment ses idées théoriques, si bien qu’à la fin, on ne sait pas laquelle sert l’autre. Dans Makala il a trouvé une symbiose qui en fait un grand film sur l’abnégation et le corps à l’ouvrage.

Guillaume Pavia

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[CRITIQUE] MAKALA
Titre original : Makala
Réalisation : Emmanuel Gras
Scénario : Emmanuel Gras
Acteurs principaux : Kabwita Kasongo, Lidye Kasongo
Date de sortie : 6 décembre 2017
Durée : 1h36min
4.0Excellent
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