« Là où l’ombre et la lumière se touchent, les miracles naissent, cet espace est une mandorla. » En plaçant cette phrase en exergue de son premier long-métrage, nous promet une oeuvre poétique tout en grâce et en délicatesse. Mais en fin de compte, MANDORLA est tout le contraire : lourd pour ne pas dire lourdingue, car appesanti par des défauts d’auteurisme poseur alors que le récit et son propos sur son ensemble manquent clairement de corps. Une sorte de fantôme décharné, menacé par le premier courant d’air, mais cloué au sol par des bottes de plomb.

Concédons au film l’agréable surprise qu’il suscite dans ses premiers minutes, puisque annoncé comme un film indépendant limité par un faible budget, il affiche pourtant une vraie gageure technique et bénéfice d’une photographie magnifique, fruit du travail du réalisateur lui-même, qui signe également le scénario en plus d’endosser le rôle principal. Logée dans l’écrin d’une lumière estivale et jouant sur diverses déformations des lignes de fuites, l’image pourrait presque accomplir son travail atmosphérique, si le discours du cinéaste n’était pas constamment appuyé par sa volonté à tout expliciter, condamnant la possibilité d’une poésie et alourdissant le film sur divers aspects : le montage, les dialogues, la voix off etc…Le problème est d’autant moins compréhensible que Roberto Miller est le scénariste du film, qu’il a donc pu concevoir son oeuvre à la base, penser un thème, y appliquer un point de vue et construire un récit pour exprimer son regard d’auteur. Curieusement pour une histoire traitant de l’inspiration et la liberté artistique, MANDORLA semble avoir complètement négligé les fondamentaux du récit sensés nous faire entrer en empathie avec son protagoniste Ernesto, artiste cherchant à s’émanciper des questions matérielles pour écouter davantage son imaginaire.

Photo du film MANDORLA

© Wayna Pitch

Pour donner une impression de progression dans le récit, Miller a choisi de combiner deux effets: l’un agissant dans le découpage en chapitre, l’autre dans le montage. Le découpage en chapitres suit le principe du monomythe tel que l’a défini Joseph Campbell, soit un socle narratif commun à de nombreux récits d’aventures, chaque chapitre portant ainsi le nom d’une étape de la quête du héros : appel à l’aventure, rencontre avec le guide, épreuves etc…Le montage quant à lui, permet l’illustration des émotions ressenties par Ernesto par des extraits d’autres films se superposant à l’image, à la façon de la série Dream On. Excalibur de John Boorman interfère ainsi fréquemment dans l’action, mais pas seulement puisqu’on retrouve autant de Star Wars que de Fisher King.

« Techniquement, Roberto Miller avait les armes nécessaires pour servir son ambition, mais il est hélas tombé dans le piège d’une surintellectualisation pesante et egocentrée. »

En plus d’être inutile et redondant, le procédé se révèle en fin de compte un cosmétique peinant à donner une profondeur et un souffle à l’histoire, puisque celle-ci ne retranscrit pas suffisamment d’éléments du monomythe pour que l’analogie fonctionne. MANDORLA ne dure qu’une heure vingt, en retirant la demie-heure de mise en place aux Etats-Unis et le quart d’heure de conclusion, la quête soi-disant initiatique du héros à Lyon n’a pas le temps de développer beaucoup d’épreuves et de rencontres. Pas le temps d’installer un réseau de personnages et de relier des interactions qui donnent du sens au voyage; Miller se contente alors de broder quelques dialogues improbables, et d’aligner trois scènes qui se voudraient tenir de la fantaisie et de la divagation poétique, mais paraissent seulement décousues et ridicules.

Techniquement, Roberto Miller avait les armes nécessaires pour servir son ambition, mais il est hélas tombé dans le piège d’une surintellectualisation pesante et egocentrée. Il cite Fisher King de Terry Gilliam avec lequel il partage le sous-texte chevaleresque, et place quelques autres références visuelles dans les scènes d’introspection, mais il ne laisse pas les événements porter les symboles comme le film de Gilliam, et dessert de toute façon tout intérêt de la symbolique en la surlignant systématiquement par un dialogue, sorte de synthèse de traités de philosophie et de développement personnel, somme toute génériques. Dans Paris n’existe pas de Robert Benayoun, Serge Gainsbourg sermonne un intellectuel qui poursuit la même quête que le personnage d’Ernesto : « Tu es un peintre qui pense ! Pire, tu es un peintre qui parle ! » On ne peut que regretter qu’avec son sujet passionnant, Miller n’ait su nous proposer qu’un objet théorique plutôt froid qui neutralise les émotions et la poésie. Certains films nous agacent par leur naïveté, d’autres par leur prétention, MANDORLA est difficilement défendable puisqu’il est à la fois naïf et prétentieux.

Arkham

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