Maudits soient les biopics ! On s’attend à voir une histoire, construite et évocatrice, et on se retrouve devant une oeuvre trop fragmentaire, car simple anthologie d’anecdotes sur un personnage célèbre. MR. TURNER, comme son nom l’indique est un biopic sur le peintre anglais du XIX ème, qui tombe hélas dans cet écueil, en promettant de nous raconter une tranche de vie (les vingt derniers années) constituée des différentes composantes de son existence (amour, famille, carrière, époque…) sans jamais pour autant choisir une optique (paradoxe cruel pour un peintre) qui rendrait plus claire la vision de son réalisateur-scénariste Mike Leigh.

Commençons par le commencement, par la principale force à soutenir le projet, à savoir le rôle éponyme confié à un Timothy Spall
au meilleur de son charisme atypique, au point qu’il lui valut le prix d’interprétation masculine au dernier festival de Cannes. S’il y a quelque chose de sincèrement touchant à voir ce comédien, excellant d’ordinaire dans les second rôles, occuper le haut de l’affiche grâce à sa bouille et ses manières d’ours mal léché; son jeu ne suffit pourtant pas à maintenir l’intérêt du public pendant deux heures et demie. Il faut dire que le décalage entre le comportement rustre de l’artiste, et celui de ses contemporains flegmatiques et distingués ne suscite la curiosité que lors de la première demi-heure du film puisque l’idée et la mise en scène qui la porte tournent rapidement à vide. On peut expliquer cet essoufflement par le choix déconcertant de Leigh pour l’enchaînement des scènes, et plus généralement par la période durant laquelle se déroule le script, puisqu’on découvre Turner à cinquante ans et qu’il mourra vingt ans plus tard sans qu’on est senti une réelle évolution, ni un approfondissement du personnage pendant ses deux décennies.

Mr Turner scene from film
À en croire son étymon grec, le terme cinématographe signifie “écriture par le mouvement”. Si écriture il y a, alors Mr Turner souffre de sérieux problèmes de syntaxe. Les scènes doivent s’enchaîner comme autant de phrases, et doivent ainsi posséder une ponctuation perceptible par le spectateur, afin que celui-ci comprenne le sens global de l’histoire qui lui est racontée. Or, nous avons ici affaire à une succession de scènes bien exécutées et parfois surprenantes quand on envisage leur réalité passée, mais qui ne donne à aucun moment l’impression de former un ensemble doté de sens, ou d’un parti pris de cinéaste qui pourrait rester dans nos mémoires. Le réalisateur britannique veut traiter des divers aspects de l’homme, peut-être dans le but d’opposer ou d’associer ses démons intérieurs et ses contradictions, mais je n’ai personnellement jamais su quel motif ou quelle réplique associer à son contraire ou à sa réponse différée d’une scène à l’autre, et je n’ai vu dans la deuxième moitié qu’un pénible montage alterné entre un événement fort et un autre plus anecdotique, qui ne détournait jamais les termes posés dans la première heure. À une scène dans l’atelier de l’artiste succède une scène avec la famille qu’il délaisse, à un dialogue avec des dandys dans un salon victorien succède un dialogue dans une cuisine modeste avec la veuve dont il tombe amoureux…on enchaîne les informations sur la vie de Sir William mais on en rate beaucoup au passage car on ne peut s’attarder sur aucun lieu, se concentrer sur aucun enjeu.

“Si l’interprétation de Timothy Spall et la direction artistique sont exemplaires; ces qualités sont mises à mal par un scénario presque illisible.”

C’est d’ailleurs quand j’ai remarqué que je n’arrivais à saisir aucun enjeu, que je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas dans le scénario. Et je ne comprends pas pourquoi Mike Leigh n’a pas choisi un sujet plus précisément parmi les nombreux abordés en deux heures trente, et l’optique qui le mettrait en lumières, quitte à repenser l’enchaînement et la temporalité des événements. Par exemple, pourquoi n’a-t-il développé l’intérêt que portait le peintre pour les nouvelles technologies de son temps ? Le film évoque un mélange intéressant entre enthousiasme et méfiance au sujet de la photographie, qui n’en était alors qu’à ses balbutiements et qui se développera après sa mort; l’oeuvre de l’artiste était-elle donc au tournant de deux époques ? Cherchait-il à tracer un lien entre tradition et modernité dans l’art ? On est tenté de le croire en repensant à ses deux tableaux les plus connus “Le dernier voyage du téméraire” et “Pluie, vapeur et vitesse”; mais là encore l’élaboration de ces chefs-d’œuvres ne donnent lieu qu’à une deux ou scènes, ou quelques indices glissés entre deux phrases ou deux images; mais ne se présentent pas clairement comme la raison d’être du génie expressionniste.

L’ennui c’est que la syntaxe catastrophique nuit aux autres aspects du film. J’adore le Royaume-Uni, c’est avant tout pour son ambiance so british que j’ai voulu voir MR. TURNER ; et si la photographie, les décors et les costumes rendent parfaitement crédible et magnifique l’Angleterre victorienne, j’étais frustré de ne pas pouvoir profiter des savoureux accents de la distribution. Il faut dire qu’à quelques rares exceptions près, les personnages apparaissent et disparaissent autour de Timothy Spall, et que ce ballet incessant n’aide pas non plus à poser les enjeux (Pourquoi la physicienne Mary Sommerville s’éclipse aussi vite, alors qu’elle pourrait justement aider l’artiste académique dans son cheminement vers la modernité ?). Non décidément je ne comprends pas comment une vie si exceptionnelle, un matériau si riche peut donner une oeuvre illisible, et parfois franchement ennuyeuse.

Les autres sorties du 3 décembre 2014

 

INFORMATIONS

Réalisation : Mike Leigh
Scénario : Mike Leigh
Acteurs principaux : Timothy Spall, Dorothy Atkinson, Marion Bailey, Paul Jesson, Lesley Manville
Pays d’origine : Royaume-Uni/France
Sortie : 3 décembre 2014
Durée : 2h30 min
Distributeur : Diaphana Distribution
Synopsis : Les vingt-cinq dernières années de la vie de William Turner, célèbre peintre anglais du XIXème siècle.

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Isabelle de Guinzan
Invité
Isabelle de Guinzan

Je me méfie aussi beaucoup beaucoup des biopics, mais il me faisait aussi envie pour son côté british celui-là. Je l’ai vu hier et il ne m’a finalement
pas vraiment emballée non plus… C’est une belle adaptation, on y “croit”.
Notamment grâce à la performance de Timothy Spall qui donne vraiment corps à ce
personnage atypique. De belles images, une belle photographie. Mais pour ma part j’ai surtout été
surprise et déçue de ne pas en voir plus sur la peinture elle-même, sur
l’inspiration du peintre ! Et le film peine effectivement à retenir l’attention sur 2h30, je dois
dire que j’ai tout de même senti le temps passer, ce qui n’est pas bon signe…

Lucile de Guinzan
Invité
Lucile de Guinzan

Je me méfie aussi beaucoup beaucoup des biopics, mais il me faisait aussi envie pour son côté british celui-là. Je l’ai vu hier et il ne m’a finalement
pas vraiment emballée non plus… C’est une belle adaptation, on y “croit”.
Notamment grâce à la performance de Timothy Spall qui donne vraiment corps à ce
personnage atypique. De belles images, une belle photographie. Mais pour ma part j’ai surtout été
surprise et déçue de ne pas en voir plus sur la peinture elle-même, sur
l’inspiration du peintre ! Et le film peine effectivement à retenir l’attention sur 2h30, je dois
dire que j’ai tout de même senti le temps passer, ce qui n’est pas bon signe…

[critique] Mr TURNER

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