Le documentariste Hubert Sauper survole et atterrit au Soudan dans un avion improbable, tel un extraterrestre candide, décrivant les nouvelles formes du colonialisme sur le continent africain.

Le contexte de la séparation entre le Nord et le Sud sert de toile de fond au propos poétique et politique du cinéaste, qui compare la figure de l’étranger – lui-même comme les missionnaires, responsables d’ONG ou capitalistes américains et chinois – à des aliens visitant une planète lointaine : l’Afrique.

Cette distanciation renforce l’idée sous-jacente du film, explicitée par un cadre d’un champ pétrolier chinois au Soudan : “Toute rencontre entre deux êtres différents crée du conflit, ce qui engendre la guerre.” Hubert Sauper est parti de France avec son avion steampunk aux ailes en toile, pour seul compagnon sa boîte à musique jouant l’Internationale communiste.

En arrivant en Afrique, puis au Soudan, on devine le réalisateur à bout. S’il essaye de remonter le flot des évènements qui divisèrent le Soudan en 2 pays ennemis, ce n’est que pour forcer ces faits à s’intégrer à un propos déjà écrit en Europe. Hubert Sauper dans NOUS VENONS EN AMIS se dirige vers ce qu’il croit être le cœur des ténèbres laissées par les Occidentaux au nom des Lumières.

Les intérêts internationaux qui divisent le Soudan sont les mêmes pour Hubert Sauper que ceux à l’œuvre au XIXème siècle durant le grand partage du continent africain entre puissances coloniales.

On sent le réalisateur sûr de son propos au début, pourtant en chemin il se perd, tourne en rond, hésite. D’une rencontre à une autre, on butine des gens et des idées, autant de films à part entière que le réalisateur délaisse au profit d’un grand tableau impressionniste. A la recherche d’images chocs pour appuyer son propos idéologique et convaincre un public déjà acquis à sa cause, Hubert Sauper rate l’opportunité d’approfondir une relation plutôt qu’une autre.

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Parmi ces rencontres aléatoires, se dresse cet étrange vieillard qui tourne en rond autour d’une carcasse d’avion. Tel Socrate, l’homme noir répond aux questions du blanc par d’autres questions. Une prise de position importante se joue à ce moment. Hubert Sauper donneur de leçons va-t-il s’impliquer ? Le vieil homme soudanais prétend avec malice qu’il ne sait rien (on entend presque la devise “Je sais que je ne sais rien”) mais essaye de tirer du réalisateur des enseignements, comprendre la vérité de sa démarche en lui demandant de trancher sur des questions morales, simples mais incontournables. En n’y répondant pas franchement, Sauper donne l’impression de ne pas vouloir se mouiller pour des raisons presque idéologiques.

Enfermé dans le propos initial du film, Hubert Sauper est désormais dans l’incapacité de coller à ce que beaucoup de documentaristes estiment être un aspect primordial de leur travail, à savoir la construction d’une relation entre le filmeur et les personnes filmées, afin d’essayer d’approcher l’intériorité de ces personnages réels.

“A la recherche d’images chocs pour appuyer son propos idéologique et convaincre un public déjà acquis à sa cause, Hubert Sauper rate l’opportunité d’approfondir une relation plutôt qu’une autre.”

Par soucis de cohérence, le réalisateur préfère s’en tenir à sa métaphore de science-fiction : il reste comme les autres étrangers un extra-terrestre dans l’impossibilité de communiquer avec les habitants de cette planète Afrique. Certes, le propos même du cinéaste est de dénoncer le manque d’empathie qui caractérise ces nouveaux colons, mais il prive aussi le spectateur d’un lien émotionnel avec un ou plusieurs personnages.

A l’inverse de son film le plus célèbre, Le cauchemar de Darwin, Hubert Sauper ne met pas en place de dispositif d’enquête susceptible d’emporter l’enthousiasme du spectateur. Ce que nous dit le réalisateur est tristement célèbre : exploitation des ressources premières, néo-colonialisme capitaliste, instrumentalisation des frontières, religions et ethnies… En ne choisissant aucun de ces thèmes et en voulant tous les traiter à la fois, le propos du documentariste éclate dans un patchwork infini. Le film dure près de deux heures, il aurait pu en durer cent de plus comme se résumer à 20 minutes.

Des images et des propos brillent par moment d’une lueur morbide, donnant à NOUS VENONS EN AMIS un ton véritablement cinématographique. Mais par excès de formalisme, Hubert Sauper nous livre une œuvre inaboutie. Si Le cauchemar de Darwin fascinait pour sa précise et implacable démonstration qui sollicitait notre réflexion, NOUS VENONS EN AMIS se résume à la répétition d’une seule et même idée, jusqu’à l’ennui.

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INFORMATIONS

affiche hubert sauper nous venons en amis

Titre original : We come as friends
Réalisation : Hubert Sauper
Scénario : Hubert Sauper
Acteurs principaux : Capitalistes américains et chinois, diplomates et évangélistes à l’assaut du continent africain.
Pays d’origine : France, Autriche
Sortie : 16 septembre 2015
Durée : 110mn
Distributeur : Le Pacte
Synopsis : Le documentariste Hubert Sauper atterrit au Soudan tel un extraterrestre candide, décrivant le colonialisme toujours à l’œuvre, sous toutes ses formes.

BANDE-ANNONCE
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[CRITIQUE] NOUS VENONS EN AMIS

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