A l’occasion d’une exposition à la Cinémathèque française, retour sur la carrière de Michelangelo Antonioni, ses thèmes et ses principales œuvres.

Entre le succès de Chinatown de Polanski et l’Oscar qu’allait lui apporter quelques mois plus tard Vol au-dessus d’un nid de coucou, c’est avec Antonioni qu’un Jack Nicholson quarantenaire allait travailler de manière étonnante. PROFESSION: REPORTER, œuvre avec laquelle le réalisateur lui-même s’apprêtait à renouer avec le public après plusieurs échecs, est un film intimiste, loin des grosses productions hollywoodiennes dont Nicholson était déjà l’habitué. La collaboration de ces deux talents si particuliers allait en vérité donner naissance à l’une des créations les plus profondes du maestro italien.

David Locke (Jack Nicholson), journaliste de terrain, tente d’achever un reportage sur la situation politique tendue d’un pays africain jamais mentionné. Le Tchad, ou le Mali peut-être. En tout cas, ce qui saute aux yeux immédiatement, c’est la puissance de la photographie de Luciano Tovoli, qui n’est pas sans éveiller de vieux et agréables souvenirs de Lawrence d’Arabie, à grands coups de dromadaires et d’étendues de sable ocre. Antonioni nous balade déjà à travers l’œil aiguisé de sa machine, dans une série de paysages tous plus sublimes que les autres, de l’Afrique à Londres, puis Munich, Barcelone et le sec arrière-pays espagnol, en décapotable. Du désert au désert donc.

Mais qu’en est-il des créatures qui peuplent ce monde. Des êtres en quête d’eux-mêmes, comme à l’accoutumée. La caméra se met au service des thèmes antonioniens, qui hantaient toujours Michelangelo à plus de soixante ans. Il y aura des trafics en tous genres, des errances dans les grands villes, du voyeurisme médiatique mais aussi privé, et des femmes, encore, une épouse indifférente (Jenny Runacre) et une jeune fille (Maria Schneider), qui restera jusqu’au bout aussi anonyme que le pays sub-saharien visité par Locke.

© Proteus Films, Inc.

© Proteus Films, Inc.

Pourtant, grande première chez Antonioni, le thème de l’identité est ici doublé, il se lie de près à une idée de gémellité et d’illusion. Locke, épuisé par sa vie dissolue et peut-être son impression de ne jamais être au centre, d’être confiné aux franges, lui l’éternel interviewer, profite en effet de la mort accidentelle d’un compagnon de voyage, un certain Robertson, pour changer de peau, remplaçant la photo du défunt par la sienne sur son passeport. David Locke n’est plus. Ou plutôt, David Locke est un autre, adoptant de lui-même ce nouveau nom. Et les ennuis qui vont de pair…

En prenant une identité différente sur un coup de tête, David Locke réalise deux rêves fous. Celui de recommencer à zéro, de renaître, voire de ressusciter. Balayant d’un trait les erreurs de son unique passé, il prend à sa charge une seconde vie et un second bagage. Qui n’a jamais songé un instant à tout plaquer, à partir à l’autre bout du globe pour ne pas reproduire les mauvais pas d’une première tentative. Celui aussi, et c’est plus exaltant encore, de surmonter sa propre mort afin de continuer à regarder un monde qui aurait continué sans lui. Pas vraiment un revenant, plus vraiment vivant, Locke vit alors dans l’expectative. Lui qui voulait enfin prendre son destin en main et sentir, ressentir, intensément, se retrouve une nouvelle fois forcé de botter en touche.

“Avec PROFESSION: REPORTER, Antonioni s’interroge sur le jugement porté sur soi-même, une forme d’introspection.”

Car son ancien lui ne veut pas lâcher le morceau. Les pièces de la personnalité de feu Locke continuent de le hanter, son ami (Ian Hendry, surtout le bon ami de son épouse à vrai dire !) revient le poursuivre, les affaires troubles de l’homme dont il a volé l’individualité reviennent le plonger dans le mensonge. On retrouve la parabole, une de ces métaphores si chères à Antonioni , que Locke finit par raconter à la jeune fille qui a fui avec lui. Celle de l’aveugle à qui on a redonné la vue, mais qui, épouvanté par la laideur des choses qu’il peut à présent voir, finit par attenter à sa propre vie. En s’échappant de ce qu’il était, en muant tel un serpent, Locke a ouvert les yeux sur un monde qui le révulse. Tant qu’il était simple journaliste, il ne vivait la misère que de l’extérieur, se contentant de produire un compte-rendu sans jamais être directement concerné. Désormais qu’il a franchi la limite, acceptant malgré lui d’encaisser tous les problèmes que le véritable Robertson aurait dû affronter, il devient un acteur de ces mêmes drames, voué à l’ombre et à l’hypocrisie permanente.

Antonioni a souvent posé la question du regard de l’autre, du jugement d’autrui sur un individuel. Avec PROFESSION: REPORTER, il s’interroge sur le jugement porté sur soi-même, une forme d’introspection. Cela se ressent dans la proximité subjective de la caméra, dans la douceur de plans-séquences qu’il multiplie à l’envi. On est proche de la nature, proche des éléments, des objets inertes. Les personnages en revanche sont toujours filmés impersonnellement, à mi-hauteur, sans délicatesse, sans arrêt attendri sur visage. Elle est là, l’erreur. Dans le rejet de son individualité, l’impossible acceptation de sa propre personnalité. Puisque Locke s’est tué lui-même en disparaissant, il est contraint de mourir à terme, étranglé par son propre geste qu’il voulait salvateur.

Dostoïevski avait écrit un jour, « vivre sans espoir, c’est cesser de vivre. » Antonioni le répète à sa façon dans ce film prenant, perle de sa (quasi) fin de carrière. Vivre sans croire en soi, c’est être condamné à végéter. David Locke en aura fait l’amère expérience.

INFORMATIONS


70204


ANTONIONI – portrait d’un sérieux
Critiques :
– L’AVVENTURA
LA NUIT
LE DESERT ROUGE
BLOW-UP
ZABRISKIE POINT
PROFESSION: REPORTER

Titre original : Professione: reporter
Réalisation : Michelangelo Antonioni
Scénario : Michelangelo Antonioni, Mark Peploe, Peter Wollen
Acteurs principaux : Jack Nicholson, Maria Schneider, Ian Hendry, Jenny Runacre
Pays d’origine : Italie, Espagne, France
Sortie : 28 février 1975
Durée : 1h59
Distributeur : MGM
Synopsis : Un reporter britannique prend l’identité d’un compagnon de voyage décédé.


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guttman

Le commentaire n est pas bon. Le personnage ne végète pas en prenant une autre identité. C est le regard qu’ il portait sur les choses qui change. le film raconte les différents niveaux de lecture qu’ on peut avoir sur la vie. Selon qu’ on est extérieur comme journaliste par exemple ou à l intérieur acteur des choses comme ici vender d armes. La question posée est celle de l engagement d un individu qui rejoind de loin en loin celle du Christ.

[critique] PROFESSION: REPORTER

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