Difficile de se rendre à une séance de ROCCO, de ne pas y foncer tête baissé, ancré dans des certitudes grivoises. Déjà à l’oeuvre cette année avec Relève, le duo formé par Thierry Demaizière et Alban Teurlai s’attelle ici à creuser la mythologie , la star internationale de la pornographie. C’est une évidence, tout le monde connaît l’italien, ou plus précisément son instrument de travail, objet de tous les fantasmes, dilué aujourd’hui dans une certaine forme de contre-culture.

Penser que l’on découvrira devant ROCCO une orgie brute de mauvais goût et peu distancée serait une grave erreur tant le film prend le parti de briser l’image de la sex-machine impitoyable. Ce cliché est pourtant durablement gravé dans l’inconscient collectif alors que l’introduction lance l’affrontement entre le spectateur et « Le Démon » qui n’est rien d’autre que le pénis de l’acteur de 52 ans. Dans le même temps, en voix-off, sur une musique anxiogène, Siffredi nous parle de ses obsessions, de cette nymphomanie qui le piège comme un rat, qu’il soit célèbre ou anonyme. Tout raisonne comme si le pacte diabolique était en train de se consommer avec une inquiétante fatalité. Puis le vide. L’étrange. Le titre s’affiche généreusement à l’écran et l’on entre ainsi dans l’univers de la pornographie, mais aussi, dans l’autre monde de Siffredi : la vie de famille, le quotidien qui s’accommode d’une femme et de deux enfants.

image du film ROCCO

Le trio s’affaire à mettre en scène le jubilé de Rocco Siffredi, pour un dernier film à l’image de sa carrière.

Le portrait d’un homme. On pourrait résumer ROCCO de la sorte, tel un documentaire axé sur une figure emblématique contemporaine, ne nous y trompons pas. Le duo français offre généreusement la tribune à Rocco Siffredi pour qu’il y exprime ses appréhensions, ses peurs, ses pulsions et par dessus tout, ses traumatismes. Sur tout ses aspects, on entrevoit immédiatement l’aliénation de l’esprit devant le sexe, soumis à la réalisation pure de l’acte animal. Par conséquent, le documentaire nous montre à quel point Rocco Siffredi se retrouve prisonnier de cette maudite situation, esclave d’une pulsion qui le dévorera jusqu’à la fin, dans n’importe quelle circonstance, aussi grave soit-elle. Si bien qu’une certaine forme d’empathie – pour ne pas dire de peine – traverse sans mal ROCCO. Afin d’appuyer ce constat, Thierry Demaizière et Alban Teurlai se tournent aussi vers le cadre  familial. C’est en dévoilant des scènes très naturelles père-fils, également vecteurs de l’incompréhension entre ces êtres,  que le film parvient à s’élever au delà de sa supposée vulgarité et démystifie la simplette figure du féroce hardeur assoiffé de sexe. Cette partie restera tout de même mineure dans la construction psychologique de Rocco Siffredi, offrant même quelques ellipses autour de la relation avec sa femme, comme si ça n’intéressait pas vraiment Thierry Demaizière et Alban Teurlai. Dommage.

« Sous ce prisme, le témoignage des intervenants prend une toute autre dimension et la considération s’installe progressivement dans ROCCO : on l’aurait presque négligé. »

Le documentaire s’attache plutôt, en grande partie, à dévoiler la vie de ce monument au sein même de l’industrie pornographique, lui conférant une stature quasi-divine. Sur ce plan, ROCCO se révèle bien plus percutant. En effet, plus qu’une star, Rocco Siffredi est un Dieu, un mythe. Il n’y a qu’à regarder les nombreux témoignages des femmes appartenant au club pas si restreint des quelques 5000 partenaires de l’acteur: toutes s’interrogent, dans un plaisir et une hâte non dissimulés, sur l’effet Rocco, sur leur état post-acting. ROCCO réussit à le décrire dans une clarté imparable et quand bien même certaines scènes trouvent une forme de respect mutuel, d’autres dépeignent également la dureté du milieu – la scène du poing reste, notamment, lunaire.

image du film ROCCO

Aussi, toute cette plongée dans l’industrie du X reste étonnamment singulière dans la mesure où le tandem va se pencher sur le second homme, Gabriel. A la limite de la caricature du producteur/réalisateur perché, mais consciencieux, ROCCO créé des scènes de querelles artistiques aussi drôles que jouissives, bien amenées par le cabotinage intempestif de Rocco Siffredi. Au regard de ces instants là, dans cette volonté acharnée de faire du Cinéma, de raconter un moment, le film prend soudainement des allures Andersoniennes et l’ombre de Boogie Nights plane avec sérénité sur le long-métrage. Tout y est, par ailleurs, épuré par la mise en scène des deux co-réalisateurs. C’est avec le refus de filmer l’entière bestialité du milieu qu’ils se concentrent davantage sur l’humain, en exposant ces corps éprouvés par l’exigence du métier. Et à la fin de la performance, la caméra subsiste, dévoilant le calme d’un hors-champs baigné de tendresse. La pornographie est devenue de nos jours un produit de consommation comme un autre, d’une telle accessibilité, que l’on en oublierai qu’il s’agit avant tout d’une histoire d’êtres humains. Sous ce prisme, le témoignage des intervenants prend une toute autre dimension et la considération s’installe progressivement dans ROCCO : on l’aurait presque négligé.

Sofiane

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