Avant toute chose, il faut savoir que ROOM, en dépit de son sujet, tient davantage du drame que du thriller habituel. Il n’est pas question de suivre une enquête policière, de chercher qui est le coupable et s’il sera appréhendé, ni de rebondissements.

Ici, il s’agit plutôt de présenter un quotidien simple et terrible à la fois. Celui de Joy, jeune femme séquestrée depuis plusieurs années avec son fils de 5 ans, Jack, né durant sa séquestration. Le réalisateur ne nous propose pas de retour en arrière pour montrer l’enlèvement et le passé, mais adopte une écriture (par le montage par exemple) au présent et avance de manière à nous faire comprendre de quoi il retourne au fur et à mesure. Dès lors, l’approche n’est pas tant de recourir au suspense, de savoir si Joy et son fils sortiront un jour, mais d’observer leur relation ensemble, les moyens pour tenir psychologiquement, et surtout comment vivre l’après de cette expérience terrible.

Après Frank (2014), inégal et finalement assez décevant, Lenny Abrahamson passe là à un niveau supérieur. Dans l’ensemble de sa réalisation, extrêmement bien réfléchie, mais surtout grâce à un scénario qui touche à l’excellence. ROOM est l’adaptation du roman du même titre écrit par , qui assure par ailleurs le scénario du film. Cette dernière s’inspirait de plusieurs faits divers à propos de jeunes filles séquestrées durant des années et ayant, pendant leur enfermement, donné naissance à des enfants – affaire Fritzl, affaire Jaycee Lee Dugard ou encore affaire Natascha Kampusch.

Photo du film ROOM

© Universal Pictures

C’est un quotidien comme un autre qui se déroule devant nos yeux. Celui d’une mère et de son fils, dont les cheveux si longs font d’abord penser qu’il s’agit d’une petite fille (détail pas anodin dans l’évolution du personnage). Ils se lèvent, font ensemble quelques étirements, regardent la télévision… Tout ce qu’il y a de plus normal à part que tout se passe dans un cabanon avec une fenêtre installée sur le toit, seul élément qui permet une vision de l’extérieur. Une unique pièce, « room », un lieu en soi qui fait office de monde. Car le film adopte le regard de Jack, pour qui l’univers se limite à cet endroit. Un mensonge qu’a choisi de lui dire Joy pour le protéger. Un monde finalement incroyable, où les gens à la télévision ne sont pas réels, qui prend parfois même des airs de contes (voix off de Jack, évocation du Comte de Monte Cristo, présence d’un exemplaire d’Alice au Pays des Merveilles). C’est ainsi en toute logique que la caméra ne cesse de tourner et de changer d’angle, rendant le lieu plus grand et riche qu’il ne l’est vraiment. Par cette variation de cadres, on comprend bien que chaque plan est réfléchi en fonction du suivant pour éviter les répétitions. Ainsi lors d’une conversation déterminante entre Jack et sa mère, lorsque celle-ci se décide à lui révéler la vérité pour qu’il s’échappe. Plutôt que d’opter pour un simple champ-contrechamp, le réalisateur filme ses acteurs l’un après l’autre de profil et de face (dont une contre-plongée en direction de Joy pour marquer le regard de Jack). Il modifie à chaque fois la position de sa caméra, alternant rarement avec des plans d’ensemble. Avec ce système nous voilà avec les personnages, à leurs côtés, et l’enfermement devient ainsi palpable.

« Touchant, émouvant, captivant, ROOM nous laisse la gorge serrée et les larmes aux yeux. Une merveille ! »

Restant dans une représentation à travers les yeux et l’esprit de cet enfant qui ne connaît rien d’autre, ROOM sait se montrer subtil. Faisant comprendre par des détails l’état psychologique dans lequel se trouve Joy, les raisons de sa passivité (depuis le temps elle semble avoir accepté son sort) et ce qu’elle subit depuis des années. Enfermé dans son placard qui lui sert de lit, Jack entendra le vieux Nick (leur kidnappeur qui s’apparente à un ogre) rejoindre sa mère. Celle-ci laisse faire, ne répond même plus. On ne voit pas ce qu’il se passe, les sons, comme les grincements de lit qui suivent, suffisent à faire comprendre la finalité de la scène (une approche pouvant rappeler Mustang).

Lenny Abrahamson réussit donc à capter parfaitement la vie dans ce cabanon. Mais son intelligence (et celle d’Emma Donoghue évidemment) est d’avoir scindé ROOM en deux parties. Nous l’avons dit, Abrahamson reste dans le présent et avance. Il évite, dans le montage, de passer d’une période à une autre. Et après nous avoir enfermés une heure durant dans ce cabanon, il nous en sort, filme tout en tension l’échappée attendue, et repart pour une deuxième heure dans un autre lieu d’enfermement. Où la question de « l’après » devient essentielle, autant pour Jack, qui découvre un monde infini au sein même de la maison de ses grands-parents où il doit rester, que pour Joy qui peine à se reconstruire.

Photo du film ROOM

© Universal Pictures

Lenny Abrahamson se montre précis dans l’évolution des personnages. Car à nouveau cela passe à travers le visuel davantage que par des mots inutiles. Jack apparaîtra avec le temps comme un vrai petit garçon (cheveux et vêtements désormais plus adaptés), autant dans ses postures et ses expressions que dans sa manière si simple mais riche de sens de jouer aux Lego en reconstruisant une maison, une « room ». Joy, quant à elle, renfermée sur elle-même, développera une forme de culpabilité, un mal être difficilement gérable. Bien qu’ils évoluent tout deux séparément, leur relation mère / enfant reste essentielle et montre des rapports d’une justesse bouleversante que l’on doit avant tout à la complicité évidente entre les deux interprètes. Le jeune , impressionnant pour son jeune âge, et , déjà brillante dans States of Grace (2013) de Destin Cretton, désormais révélée au grand public. Celle-ci, tout juste récompensée dans ROOM (sorti en octobre 2015 en Amérique du Nord) de l’Oscar de la meilleure actrice, ainsi qu’aux Golden Globes, réalise une prestation de haut vol. Naturelle et fascinante de vérité dans chacun de ses regards, elle provoque une empathie forte.

Toute l’émotion du film passe ainsi entre les deux acteurs, et ROOM se révèle en tout point maîtrisé, même jusque dans l’utilisation de la musique. Celle-ci, rare, se fait entendre à bon escient. Laissant le plus souvent parler les images, elle reste parfaitement simple et délicate (quelques notes de piano) à chacune de ses utilisations (dernières images du film notamment). Touchant, émouvant, captivant, ROOM nous laisse la gorge serrée et les larmes aux yeux. Une merveille qui marque au plus profond de nous !

Pierre Siclier

Votre avis ?