A la sortie de la séance, une vérité m’est à présent certaine : sait ce qu’est la beauté. Il a même su en faire un langage, un langage cinématographique qui plus est. Et puisque la beauté doit être difficile à apprivoiser pour garantir tout son mystère, le cinéaste n’a pas choisi l’écrin le plus simple. C’est ainsi que SANGUE DEL MIO SANGUE se divise en trois parties, se déroulant chacune à une époque différente et possédant chacune sa propre temporalité. Un nonne séduit un homme d’armes, comme elle a séduit son frère homme d’église ; le comte de Bobbio sort de sa cachette la nuit pour régler quelques affaires douteuses dans le village. Un aller et retour au temps de la chrétienté par la figure séculaire de la sorcière ; au milieu, une escale à une époque contemporaine par le mythe païen du vampire.

Photo du film SANGUE DEL MIO SANGUE

Comment placer en miroir ces deux récits ? Où dans le premier cas, un jeune homme vient à la rencontre d’un mal insidieux à l’intérieur d’un lieu clos et, dans l’autre cas, un vieil homme va affronter un mal venant de l’extérieur de son domaine ? Les deux personnages tourmentés, hantés par une force invisible, n’évoluant pas dans le même contexte historique comme culturel. De là vient d’ailleurs l’impression d’égarement qui saisit le spectateur au milieu du film, forcé de quitter sans palier de décompression l’époque néfaste où la foi chrétienne tenait davantage de la superstition, pour retrouver le monde contemporain, que Bellocchio vieillissant se refuse à voir décadent et enlaidi, mais dont il ne se prive pas de moquer le grotesque et le désordre. Disons-le clairement, partagée entre un romanesque éperdu et une dérision parfois grinçante, l’œuvre apparait comme baroque. Mais au-delà des variations de tons et de registres, un regard d’esthète domine le film et semble placer sa conception de la beauté (surtout dans ses incarnations féminines) au-dessus de toute valeur.

« Bellocchio sait ce qu’est la beauté. Il a même su en faire un langage cinématographique. »

Impossible de compter le nombre de cadres dont transparait une grâce semblable à celle des tableaux de la Renaissance. Et l’envoûtement ne passe pas seulement par la douceur de la lumière ; les choix surprenants de la direction musicale (le cover minimaliste de « Nothing else matters » par Scala and Kolacy Brothers, illustrant les questionnements mystiques d’un homme du XVIe siècle, c’est à proprement parler divin !) comme les regards tourmentés des acteurs, composent ensemble une atmosphère digne d’un rêve éveillé. Pour revenir sur l’aspect baroque de l’ensemble, parlons d’ailleurs de ce casting fort en caractères opposés et pourtant compatibles, où brillent tout particulièrement , vieillard à la trogne noueuse de Daniel Emilfork et aux iris magnétiques de Pablo Picasso, et la sublime Lidyia Liberman qui semble faite toute entière de cinéma. De la beauté à l’état brut dont Bellocchio se sert comme d’une matière première.

Comme le symbolise la bellissima Lidyia Liberman dans la scène finale, on ne peut nier ou emprisonner à jamais la beauté, elle semble plus forte que le temps. Les personnages ne bénéficient peut-être plus des bienfaits du sang, ils ressentent à présent le temps comme seul flot venimeux, soit. Mais qu’il soit âcre ou acide, comme si la foi en Dieu et la foi en la vie étaient paradoxalement deux vecteurs différents, la beauté dans ce qu’elle a de plus évident et plus intangible à la fois reste la force suprême qui régit les consciences des personnages principaux masculins. Sous l’apparence d’une nonne libérée de sa prison, de deux chevelures rousses étalées sur le même oreiller, d’un chœur de femmes autour d’un piano, des silhouettes furtives d’un couple d’amoureux disparaissant au détour d’une rue. La beauté comme transcendance.

BANDE-ANNONCE