L

e cinéma, c’est l’écriture moderne dont l’encre est la lumière, disait Jean Cocteau. D’aucuns diraient que cette définition s’applique aussi à la photographie, ce que Le Sel de la Terre se plait d’ailleurs à rappeler : photos, en grec, c’est la lumière, graphein, c’est peindre, dessiner, écrire. Quoi de mieux qu’une étymologie pour introduire son sujet ? Ainsi LE SEL DE LA TERRE s’intéresse au photographe brésilien Sebastião Salgado – nom qui évoquera sans doute mains et mains clichés aux plus érudits du domaine : rendu notamment célèbre grâce à ses photos en argentique noir et blanc, l’homme a parcouru le monde, le temps, les guerres, les famines, armé de son seul appareil et de sa volonté forte. LE SEL DE LA TERRE n’est pas seulement un hommage, c’est aussi un portrait. Co-réalisé par le propre fils de l’artiste et par le cinéaste allemand culte Wim Wenders, auteur du sublime PARIS, TEXAS, le film est le lauréat du Prix spécial « Un certain regard » remporté lors du dernier Festival de Cannes.

Certaines mauvaises langues diront sans doute que LE SEL DE LA TERRE n’est qu’un diaporama boursouflé par les commentaires de ses intervenants et de quelques séquences en mouvement disséminées ici et là. Ce n’est, paradoxalement, pas si éloigné de la vérité – sauf que si LE SEL DE LA TERRE passe les trois quarts de sa durée à vous montrer l’œuvre de son sujet central, il faudrait être d’une grande mauvaise foi pour affirmer qu’en résulte donc un film ennuyeux. La photographie de Salgado est passionnante, profonde, hypnotique, majestueuse, tragique, poétique. Et c’est sans doute ce qui participe dans un premier temps à la forme émotionnelle de l’ensemble, car si on ne connaît pas bien l’homme, ou si on le découvre avec LE SEL DE LA TERRE, le choc est puissant. Découvrir ainsi un artiste par le prisme de ses plus grandes créations est une expérience souvent assez dangereuse, mais qui ici fonctionne à merveilles – Salgado est universel, son objectif au-delà des langages, au-delà des mots.

© Juliano Ribeiro Salgado / NFP*

© Juliano Ribeiro Salgado / NFP*

Procédant par retours en arrière, flashforwards et autres ellipses, Wenders voyage dans la vie de Salgado. Si le film suit une vague ligne directrice chronologique pour imposer une certaine cohérence à l’ensemble, il n’en demeure pas moins qu’il se permet de faire des écarts, des virages assez déstabilisants et potentiellement déroutants – et heureusement, le montage suit. Car LE SEL DE LA TERRE est un film magnifiquement écrit. Tout est construit précisément pour bâtir le protagoniste, chaque choix narratif (si on considère que ce mot est approprié dans le cadre d’un documentaire) est logique, semble être l’évidence même.

Wenders livre un film riche – un film qui retourne, qui marque. Brassant de nombreux thèmes, du drame social jusqu’à l’environnement, de la famine en passant par la guerre et la condition humaine, LE SEL DE LA TERRE parvient pourtant à rester d’une justesse assez déconcertante quelque-soit son ambition. La bande-originale est magnifique, les images mémorables – si ce n’est inoubliables –, les partis-pris de mise en scène admirables. On touche au sublime, LE SEL DE LA TERRE c’est le récit immortel de l’humanité, ses affres et son innocence, l’histoire des guerres et des hommes. Un peu comme l’avait fait l’équipe ReggioFricke il y a deux décennies avec KOYAANISQATSI et BARAKA, on sent que le film de Wenders est destiné à rester.

”Une expérience qui broiera le plus sensible des spectateurs sous le coup de sa majesté et de l’immensité de son sujet”

Chef d’œuvre ? Peut-être. Certains y trouveront à redire, on ne peut nier que LE SEL DE LA TERRE se révèle parfois un peu condescendant, un peu naïf voir prévisible – mais sa force émotionnelle, sa qualité technique intrinsèque et sa maestria artistique en font un objet cinématographique presque unique, une expérience qui broiera le plus sensible des spectateurs sous le coup de sa majesté et de l’immensité de son sujet. C’est grand, c’est beau, c’est aventureux et intelligent, tragique et optimiste à la fois. Indispensable.

CASTING
Titre original : The Salt of the Earth
Réalisation : Wim Wenders, Juliano Ribeiro Salgado
Scénario : Wim Wenders, Juliano Ribeiro Salgado, David Rosier
Acteurs principaux : Sebastião Salgado, Wim Wenders, Juliano Ribeiro Salgado
Pays d’origine : Brésil, France
Sortie : 15 octobre 2014
Durée : 1h50mn
Distributeur : Le Pacte
Synopsis : Depuis quarante ans, le photographe Sebastião Salgado parcourt les continents sur les traces d’une humanité en pleine mutation. Alors qu’il a témoigné des événements majeurs qui ont marqué notre histoire récente : conflits internationaux, famine, exode… Il se lance à présent à la découverte de territoires vierges aux paysages grandioses, à la rencontre d’une faune et d’une flore sauvages dans un gigantesque projet photographique, hommage à la beauté de la planète.
Sa vie et son travail nous sont révélés par les regards croisés de son fils, Juliano, qui l’a accompagné dans ses derniers périples et de Wim Wenders, lui-même photographe.
BANDE-ANNONCE

[critique] LE SEL DE LA TERRE

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