SIERANEVADA commence comme une journée qu’on a tous vécu. Un homme se rend à un dîner familial en compagnie de sa femme. Dans la voiture, elle le bassine mais lui reste plutôt calme. Ce qu’ils se disent respire la banalité de la vie de couple. Puis ils arrivent à la petite fête. Les gens se croisent, se parlent. Tout ça est capté par la caméra de  dans de longs plan-séquences ponctués de panoramiques afin de suivre l’action. Rien de fou à signaler, on suit les déplacements sans savoir vers quoi on va, quand est-ce que l’intrigue va démarrer. Et ça continue. Encore et encore.

On avance longtemps à l’aveugle dans SIERANEVADA, avant de se résigner à accepter dans quoi nous nous sommes engagés. Il ne se passe rien et en même temps il se passe tant de choses. 2h50 de banalités, un patchwork de diverses situations que l’on peut rencontrer lors d’un repas familial. Le film joue longtemps avec cette banalité, en n’ayant comme seul moteur de suspense que l’arrivée plus ou moins imminente d’un prêtre, prévu pour bénir l’appartement. Tantôt drôle, tantôt dramatique, mais aussi grandement politique, le film se permet des changements de registres assez soudain, nous faisant passer d’une dispute à un éclat de rire. Au travers de ce microcosme, c’est un portrait de la Roumanie que Puiu dresse. Une Roumanie perdue politiquement, divisée mais aussi à cran, prête a craquer à tout instant sur n’importe quel sujet. Via une scène vitale, Puiu clarifie son propos et vient prouver que les tensions sont partout dans le pays, et pas uniquement dans cette famille : la femme de Lary est partie faire des courses mais elle met du temps a revenir. Elle téléphone à son mari car elle a un soucis et ce dernier va la voir. Sur place, la situation dégénère avec des inconnus, au point d’en venir aux mains. Si on avait espoir que cette sortie de l’appartement soit une bouffée d’air, il n’en est rien. Dehors, c’est peut-être même pire.

Photo du film SIERANEVADA

Les tensions règnent aussi dehors.

Le dispositif de mise en scène est a l’image du personnage principal : en retrait. La camera reste là, à capter dans des embrasures de portes les mouvements des personnages, comme si le fantôme du père observait les interactions de la famille qu’il a laissé.  En résulte une exploitation assez maline de l’espace, jouant avec intelligence sur le hors-champ, les entrées et sorties de cadres. Chaque pièce devient presque une intrigue à part entière, chaque espace abrite sa propre histoire, son propre drame. Cette fragmentation de l’espace, c’est aussi celle des personnages – un ensemble de pièces formant une famille. Sans doute le film se perd un peu dans cette ligne de conduite spectatrice plus que participative, bien que les dialogues soient ciselés et que les acteurs assurent formidablement bien. On reste avec cette impression qu’il faut parfois plus écouter que voir. Le film fonctionne assez bien lorsqu’il s’élance dans d’imprévues touches humoristiques et proposes quelques répliques bien senties. Plus il avance et plus il cède a la drôlerie, les situations dramatiques (un décès, un homme trompe sa femme, une adolescente ivre morte) s’effacent derrière des touches de second degré. La crispation puis le relâchement des spectateurs interviennent en même temps que celle des personnages, et en particulier de Lary.

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La raison de ce repas reste un long moment flou pour, nous, spectateurs. Et lorsqu’on aura la confirmation qu’il s’agit d’une cérémonie funéraire, on remettra tout en perspective, ce qui s’est passé et ce qui se passera. Un éclat de rire prend un autre sens dans ces conditions, comme une dispute politique malvenue. Au final pourquoi tout ce cirque un jour de deuil ? Trois personnages, dans la dernière scène, sont enfin à table (durant 2h50 la tentative de passer au repas est avortée). Les autres sont occupés, pris par des occupations futiles. Mais eux ils mangent, puis cèdent à un fou rire collectif. A l’heure de célébrer la disparition d’un proche, ces trois hommes ont décidé malgré leurs divergences de profiter plutôt que d’attendre que ce soit leur mort que l’on célèbre. Belle note finale d’un film éprouvant.

Publié le 12 mai 2016.
Maxime Bedini

 

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