Nous revenons sur SINISTER à l’occasion de la sortie du nouveau film de Scott Derrickson : DOCTOR STRANGE.

Nous avions complètement raté le premier SINISTER (2012), pensant qu’il s’agissait là d’une énième production horrifique sans originalité… Sur ce point, difficile de contredire complètement notre intuition première, car à l’instar de 90% des films d’horreur depuis Blair Witch, aucun élément ne vient frontalement redéfinir le genre – comme ce que proposait récemment un Unfriended.

Non: la grande qualité de SINISTER relève plutôt de cette réorganisation intelligente d’influences et héritages. Au vu de la bande-annonce, on s’attendait à quelque chose de très précis… Et dans le fond, tous les éléments typiques de ce genre de production horrifique sont là: une bourgade calme, des meurtres étranges, une famille unie, un père romancier, des enfants, une enquête, un grenier, des parquets qui grincent, un boogeyman, des “fantômes” dans la maison, etc. Mais Scott Derrickson, suivant son propre rythme comme il l’avait fait avec L’Exorcisme d’Emily Rose (2005), choisit de donner une lecture particulière de ces éléments. Déjà, SINISTER se démarque par un excellent travail formel ou l’aspect audio-visuel sait se faire surprenant pour embrasser le franchement glauque/dérangeant, lorsque l’on s’attend à une simple succession de jumpscares emballée dans un scénario prétexte dons nous connaissons si bien les divers composants. Le film se focalise pourtant sur certains aspects plutôt que d’autres, se jouant ainsi de nos attentes et surtout transposant l’habituel combo empathie/suspens du cinéma de genre horreur, en un discours sur le rapport du spectateur au medium cinéma.

Le résultat, s’il ne vient pas servir de fascinantes obsessions d’auteur comme dans l’adolescent et générationnel It Follows (fonctionnant sur le même principe d’appel à l’inconscient collectif du cinéma de genre), à le mérite de se mettre intégralement au service du spectateur. Son ressenti, son implication, sa stimulation !

Photo du film SINISTER

Ellison Oswalt / Ethan Hawke, comme au cinéma

La “géniale” première scène du film pose ainsi les enjeux: le caractère hypnotico-dérangeant de sa mise en scène audio-visuelle nous oblige à observer tous les détails de la scène (sans forcément les comprendre au delà du meurtre lui-même) et nous place déjà dans la peau de celui qui analysera plus tard cette vidéo, Ellison Oswalt. Le processus d’empathie commence ainsi avant même la présentation des protagonistes! Pour nous comme pour Oswalt,  il s’agira de disséquer un film, un found footage plus précisément, pour en comprendre le sens et la finalité.

Les found footage et la piste sonore de SINISTER : les grandes forces du film

Chaque vidéo montre concrètement, la mise à mort d’une famille. Une mise à mort filmée en super 8 (image sale et granuleuse), en un presque-plan-séquence renforçant l’aspect réaliste – presque snuff – de ces found-footages, et faisant d’Ellison Oswalt ainsi que de nous spectateurs, des voyeurs-complices. Une mise à mort qui prend l’apparence d’un montage d’images autour d’un axe de basculement dans l’horreur, avec d’un côté des scènes de bonheur familial, et de l’autre la mise en scène de l’assassinat de ladite famille. Le véritable élément de génie de ces moments, ce qui les rend mémorables et singuliers et par extension donne sa personnalité au film de Scott Derrickson, c’est indéniablement leur piste sonore. Une piste sonore extradiégétique (le super 8 n’en possède pas), qui nous est donc exclusivement destinée !

À l’instar des images, cette piste sonore n’est pas immédiatement déchiffrable, et nécessite une certaine analyse pour en comprendre la profondeur et l’intérêt; il y a d’abord (en surimpression des instants de bonheur familial) une mélodie douce que l’on peut très vite identifier comme nostalgique et rassurante… Cette piste sonore correspondant à l’idée de félicité se voit toutefois très vite parasitée par d’autres, plus indéfinissables car mélangées, chacune évoquant quelque chose de précis. On y entend donc ces borborygmes Cronenberg-iens, bruits organiques et viscéraux rythmés par d’autres bruits très sourds, constitués de basses pures, appuyant les meurtres en eux-mêmes. Des sons étouffés (comme si l’on bâillonnait la victime haha…ha). La musicalité de cette glauquerie vient quant à elle de sortes de complaintes gutturales, renvoyant aux oraisons macabres du style KuKluxKlan, ou messes sataniques. Puis, enveloppant tout cela, des sons indus très mécaniques, ceux propres aux projecteurs super 8 (qu’utilise Oswalt pour visionner les snuffs), rappelant constamment la présence de la machine filmant ET celle montrant le film et renvoyant ainsi le spectateur à son statut voyeuriste; ces différentes pistes sonores sont ainsi mixées et entrelacées dans un effet de boucle et d’écho, renforçant leur aspect angoissant et dérangeant – l’ensemble rappelle ce que l’on peut entendre dans les jeux-vidéo Silent Hill lors des passages dans l’autre monde.

Mais trêve d’explications, voici la sympathique introduction du film :

SINISTER: INTRO

Vient, suite à cette horriblement captivante première scène, la phase de présentation des personnages et de l’environnement – comme dans n’importe quel film d’horreur. C’est très important, car c’est un ancrage certain qui incite le spectateur à avoir confiance en ses propres certitudes quant à ce qu’il va voir.

Cette phase, intelligemment menée, notamment à travers la gestion de l’information, se fera par deux moyens.
En premier lieu, un dialogue avec le sheriff. Celui-ci, hostile, nous permet de reconstruire l’historique du protagoniste Ellison Oswalt (ainsi que celui de sa famille). Nous commençons à entrevoir le rapport des Oswalt à la scène d’introduction… Premier frisson.
Puis, la présentation des membres de la famille Oswalt par l’interaction entre eux. Lui, dans la pure tradition King-ienne, auteur de livres en quête d’un nouveau succès, venu enquêter sur le meurtre de la “première scène”. Elle, sa femme, supportive et aimante, ayant toutefois ses propres limites quant à la soumission maritale… Puis les enfants présentés par le biais d’une unique scène indiquant leur déracinement. La famille a déménagé uniquement sur l’impulsion du père, pour s’installer sur les lieux “proches” du crime. Tous sont ainsi subtilement introduits non pas par leur psychologie ou leur vécu, mais par l’attention qu’Ellison leur porte, c’est à dire dépendant de son travail d’enquête. Par eux, notre rapport empathique à l’enquête ainsi qu’à l’enquêteur lui-même, est renforcé.

Photo du film SINISTER

Papa, maman, les enfants… Une bien jolie famille

Les premières interactions entre la famille et ce nouvel environnement seront donc très… classiques. Jusqu’à la découverte du premier indice: un carton trouvé (évidemment) dans le grenier, une boite de pandore contenant tout un tas de vidéo glauques dont celle vue en introduction du film. Oswalt va ainsi devenir cet intermédiaire entre le spectateur et le film, désireux comme nous, d’en comprendre le sens. Le pacte entre nous et Oswalt est ainsi scellé: son rapport à l’enquête devient également le notre, nous permettant de plonger progressivement dans l’enquête, dans l’instabilité mentale, et dans le paranormal.

Le talent de mise en scène de Scott Derrickson (et accessoirement d’Ethan Hawke, via son interprétation intense), est de façonner SINISTER comme un dosage équilibré de ces trois genres. Ou plutôt, il s’agit de ne jamais minimiser l’un au profit de l’autre. Concrètement, la vision de ces vidéos déclenche un travail d’enquête, des monologues introspectifs et discussions extériorisantes, ainsi qu’un basculement progressif dans une dimension à la fois psychologique et horrifique – aspects interagissant intelligemment entre eux.

« Sous son apparence classique, Sinister cache un film riche en pistes d’interprétation, porté par un fascinant travail formel et impliquant totalement son spectateur. »

En un tour de force empathique (nous, regardant un film où un personnage regarde un film), nous sommes placés dans le même état de paranoïa et d’incompréhension que son personnage principal, enfermés dans une sorte d’espace mental, incapables de discerner le concret de l’irréel. Nous n’avons alors pas le choix: nous devons chercher dans notre propre connaissance des codes cinématographiques de l’horreur et du fantastique, une explication rationnelle aux différentes et nombreuses manifestations surnaturelles. Coïncidences, serial killer, folie, fantômes, enfants tueurs, boogeyman… Oswalt, comme nous, interprète énormément mais ne sait finalement jamais à quoi s’attendre ni quoi croire. La stimulation monte ainsi crescendo jusqu’à la conclusion… Où notre identification avec Oswalt se voit subitement désintégrée pour nous proposer une explication. Que l’on juge celle-ci pertinente et crédible ou pas, elle reste sans concessions – ce qui est tout à son honneur !

Photo du film SINISTER

Ellison Oswalt perdu dans le noir

Pour aller plus loin dans le raisonnement, SINISTER constitue une mise en abîme du principe même de cinéma d’exploitation et du spectateur qui crée l’offre et la demande. On peut ainsi y voir une sorte d’autobiographie de la boite de prod BLUMHOUSE, celle-ci s’étant justement crée par le found footage (Paranormal Activity, 125 M$ de recettes pour un budget de 25 000$) mais n’hésitant pas à exploiter une licence jusqu’a la moelle, troquant l’effet de surprise pour une efficacité décuplée. À l’instar d’Ellison Oswalt, le spectateur sait à quoi il s’expose, sait qu’il ne sera plus surpris, mais continue à se rendre en salles en masse pour prendre sa dose, via ces sequels (paranormal Activity = 4 suites.. Insidious, 2 suites, Sinister 2, etc.)

Si SINISTER pourra être vu comme bégayant et inutilement long… Nous choisissons de le voir comme ultra-cohérent, adoptant par la répétitivité le fameux MO (Modus Operandi) propre aux serial killers. Le found footage est à la fois indice, arme du crime et signature, et à l’image du film en lui-même, gagne progressivement en précision et en efficacité. La mise en scène est à la fois simple et très singulière, parmi les plus atmosphériques du genre. Quant au fond de l’histoire, jouant évidemment sur nos peurs quotidiennes, il rappelle les meilleures heures de Stephen King, ou de Hitchcock. Bref. Sous son apparence commune, SINISTER est riche et passionnant. Assurément un grand film à ne pas louper.

Georgeslechameau

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