Irlande, 1939. Le pensionnat de St. Judes accueille orphelins et enfants abandonnés placés là pour avoir commis divers petits délits. Plus question pour eux de transgresser la loi, ni d’échapper à la main de fer du Père John. Toute incartade se voit sanctionnée par de cruels châtiments corporels. Nommé à St. Judes pour y enseigner, William Franklin quitte les rues d’une Espagne en guerre civile pour rejoindre l’Irlande et les murs confinés de cette maison de redressement. Par la poésie, il espère éduquer ces gamins autrement qu’à coups de bâtons et leur faire croire en d’autres valeurs. Mais ses méthodes vont forcément s’opposer à celles du Père John.

Note de l’Auteur

[rating:8/10]

Date de sortie : 15 mai 2003
Réalisé par
Film irlandais/anglais/danois/espagnol
Avec , ,
Durée : 1h40min
Bande-Annonce :

est cet Apôtre des Causes Désespérées qui, en son temps, souffrit le martyre. C’est aussi le nom qui se retrouve sur le frontispice du pensionnat dont il est question dans ‘’.

Ce film est basé sur l’autobiographie de , qui vécut dans un pensionnat catholique irlandais dans l’entre-deux guerre, soumis à la férule des ecclésiastiques, en ces temps où régnait une Omerta sans pardon. Un pacte (tacite ?) entre les professeurs et les pères figeait le modèle familial au seul rapport poli entre ses membres, excluant l’affectif, le rôle des mères réduit à néant. Dans ce contexte social, ces écoles de redressement irlandaises agissaient en toute impunité, l’Institution édictant son propre code moral, fixant les règles de conduite, intra muros, sans aucun contre-pouvoir.

Aisling Walsh se penche sur un événement sordide de l’histoire catholique irlandaise, comme l’a fait un an auparavant avec (2002). Le canevas du film repose en grande partie sur ce professeur de poésie, Monsieur Franklin (Aidan Quinn) qui a survécu aux batailles de tranchée contre les armées du Généralissime Franco. Fraîchement débarqué sur les côtes irlandaises, cet homme, plus attaché aux valeurs humaines qu’au dogme, pénètre l’antre carcéral du pensionnat de St-Judes, emmenant dans ses valises des recueils de poésie.

Seul adulte ne faisant pas partie du ‘sérail’, Monsieur Franklin apporte au récit ce regard extérieur qui sert de point d’ancrage pour l’évolution des caractères : l’intrus, qui refuse de se plier au code institué, vient modifier les comportements des élèves et des ecclésiastiques. Une forme de chaos spirituel et hiérarchique s’installe progressivement au sein de la communauté, l’autorité qui fait foi depuis des décennies s’effrite (à l’instar du muret dans la cour de recréation) sous l’impulsion d’une nouvelle forme de réflexion émanant des élèves. Certes, il est commode d’ergoter sur le traitement prosaïque d’un tel sujet : l’art au service du changement et du bien, mais les faits sont là, et les voix, pour s’élever contre cette forme fascisante d’intolérance humaine, sont restées muettes pendant des décennies.

Le Frère John (Iain Glen) incarne cet autoritarisme pur et dur, porte-drapeau d’un système corrompu jusque dans ses Ministres, Aisling Walsh ne se gênera d’ailleurs pas pour montrer les actes de torture dans toute leur cruauté, des flagellations publiques jusqu’aux coups de cravache gratuitement assenés. La violence morale, plus subversive, se dissimule sous des gestes perfides (la main bâillonnant l’élève), et par l’allusion d’agressions sexuelles.

L’austérité du climat devient presque nauséabonde ; les effets monochromatiques, les tons vert-gris, les uniformes cléricaux, les séances de gymnastique torse-nu dans la cour sous une pluie battante, évoquent des relents de Peste Brune qui infectera l’Humanité (l’action se déroule en 1939 !). Nous sommes bien loin des images d’Epinal qui déferlaient en phosphorescence dans ‘Le Cercle des Poètes Disparus’, le réalisme dans ‘Song for a Raggy Boy’ est confondant de sauvagerie, ni plus ni moins. Croire que ces événements appartiennent à un autre âge serait un anachronisme grave, puisque ce système ‘éducatif’ ne fut que partiellement aboli en 1984.

La justice est humaine, tout humaine, rien qu’humaine ; c’est lui faire tort que de la rapporter, de près ou de loin, à un principe supérieur ou antérieur à l’humanité.’ Pierre Joseph Proudhon. A la lumière de ce postulat, ‘Song for a Raggy Boy’ est un manifeste contre ce principe supérieur à l’humanité : la Justice Divine, immanente pour certains, qui s’érige au-dessus de ses propres enseignements que sont la charité, l’indulgence et le pardon. Dont acte !