TANNA sera diffusé dans le cadre du ARRAS FILM FESTIVAL, qui a lieu du 4 au 13 novembre 2016. Le programme : ICI

La jeune fille Wawa est bientôt en âge de se marier et Dain, le fils du chef, passe de plus en plus de temps avec elle. Mais sur , petite île du Vanuatu, on respecte la « Kastom ». Pas question de déroger à la règle du mariage arrangé, surtout si la paix avec le village voisin en dépend. L’intrigue de TANNA rappelle fortement celle de Roméo et Juliette. Pourtant l’histoire serait vraie et aurait contribué à changer le rapport au sentiment amoureux de ce peuple mélanésien. Le parti-pris du film est de nous montrer ces événements comme si aucun doute ne pouvait peser sur leur authenticité. Avec l’aide des habitants – devenus pour l’occasion acteurs – , les réalisateurs et ont reconstitué cette histoire d’amour impossible.

Même si cette relation est le fil rouge, on est davantage intéressé par les tractations politiques entre les deux villages. Les rapports de force et la violence symboliques sont mis en scène avec talent. Quant au volcan au centre de l’île et de cette intrigue, il dote le film d’une aura ténébreuse malheureusement sous-exploitée. Lorsque les réalisateurs s’attardent de nouveau sur les deux amoureux, l’intérêt retombe assez vite car les acteurs-amateurs n’arrivent pas à transcrire ce registre émotionnel. Pire, on sent une gêne à représenter l’état amoureux. On se doute bien que leur culture a d’autres façons d’exprimer le désir que de se chatouiller le palais avec la langue. Mais les voir tous les deux assis côte à côte donne l’impression que leur intimité n’existe qu’au travers des dialogues des autres personnages.

Avant le carton de fin, on ne sait pas à quelle époque ces événements ont lieu (à plus ou moins 50 ans). Paradoxalement, en racontant l’Histoire au temps présent, on place cette culture dans une atemporalité. Leur passé apparaît avoir été le même de toute éternité. Ce ne serait pas si dérangeant si l’imagerie convoquée rappelait le mythe du Bon sauvage de Jean-Jacques Rousseau. Cette représentation naïve d’un Homme primordial naturellement bon a fait beaucoup de mal à l’Anthropologie dans sa première phase de développement (surtout dans cette partie du monde). Les Mélanésiens comme tous les autres peuples ont une Histoire complexe avec la tradition. Si cette dernière puise bien sa légitimité dans le temps long, des recherches scientifiques peuvent démontrer qu’elles s’appuient sur des évolutions beaucoup plus récentes que la chronologie revendiquée. Le mot même « Kastom » est dérivé de l’anglais « custom » (coutume) ce qui laisse penser que les échanges avec le monde extérieur sont plus nombreux que ceux montrés dans le film. Tanna est aussi connue pour une autre particularité, celui de « culte du cargo ». Jusqu’au XXème siècle, les habitants croyaient que les marchandises apportées en cargo par les colons étaient une manne divine envoyée suite à leurs prières. Ce culte s’est accompagné dans un premier temps d’une imitation de la culture occidentale. Le retour à la « Kastom » est donc aussi une réaction à la colonisation. Dans ce contexte, on peut se demander si la relation de Wawa et Dain est de l’ordre de l’Histoire ou de la légende ? L’ambivalence aurait été plus judicieuse que la présentation naïve des événements sous le prisme chronologique.

« Tanna se regarde avec plaisir, pour peu qu’on n’en juge pas la légitimité. »

L’histoire du film ethnographique montre que l’implication des autochtones à des projets cinématographiques est un problème presque insoluble. De Nanouk l’Esquimau (1922, Flaherty) aux films de Jean Rouch comme Moi, un noir, l’accent a de longue date été mis sur cet « Autre qui joue son propre rôle ». A la fois le projet est d’être fidèle à la culture de la personne filmée, mais pour être traduite dans un cadre intelligible par un spectateur occidental, des éléments sont supprimés, gommés, déformés, etc. L’autre excès est de donner tout crédit au témoignage de l’autochtone en ne remettant pas en contexte sa parole. Peut-être faut-il des réalisateurs autochtones pour raconter avec justesse ces histoires ? Atanarjuat, la légende de l’homme rapide réussissait la transposition au cinéma d’un univers de langue et culture inuit, grâce entre autre à son réalisateur (Zacharias Kunuk) qui connaissait de « l’intérieur » cette civilisation.

Photo du film TANNA

Copyright Urban Distribution

TANNA se regarde avec plaisir pour peu qu’on en juge pas la légitimité. C’est une fantasmagorie cinématographique, autant de la part des réalisateurs que de celle des habitants qui n’avaient pas les ressources pour s’emparer totalement du projet. Reconnaissons le mérite d’éclairer une partie du monde peu représentée au cinéma mais aussi de sensibiliser ses habitants à un nouveau moyen d’expression. Avec le temps et la formation nécessaire, ils produiront sans doute des œuvres plus originales que ceux venus leur apporter la technologie. En tout cas, espérons qu’ils en réinterprètent le sens. Comme le « culte du cargo », le cinéma deviendra-t-il un jour un nouveau rituel ?

Thomas Coispel

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