L’histoire d’un mystérieux homme solitaire, dont les activités restent en dehors de la légalité. Il est sur le point d’achever une mission, dont l’objet n’est pas dévoilé. A la fois concentré et rêveur, notre homme accomplit un voyage à travers l’Espagne, mais aussi à l’intérieur de sa conscience…

Note de l’Auteur

[rating:9/10]


Date de sortie : 02 décembre 2009
Réalisé par Jim Jarmusch
Film américain
Avec Isaach de Bankolé, Alex Descas, Jean-François Stévenin
Durée : 1h 56min
Bande-Annonce :

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Avec ce nouveau film, Jim Jarmusch, réalisateur accusateur d’une société barbare et individualiste, poète et un brin philosophe, renoue avec ses vieux démons (notamment Ghost Dog) en nous contant l’histoire d’un tueur à gage, Le Solitaire.

Autant le dire de suite avant de rentrer dans le vif du sujet, The Limits Of Control n’est certainement pas un film grand public et ceux qui pénètrent dans la salle pour voir de l’action et des explosions foncent droit dans le mur. Ici, pas de poudre aux yeux, pas de surabondance d’effets en tous genres, le spectateur est seul, livré à lui-même, face à cette rêverie éveillée qui comblera les amoureux d’un cinéma intimiste signé Jarmusch.

Ceux qui ont vu Ghost Dog se rappellent sans doute de la justesse du récit orchestré par Jim Jarmusch sur le quotidien et la psychologie d’un tueur à gage magnifiquement interprété par Forest Whitaker. Ici, le réalisateur a décidé de pousser le réalisme encore plus loin en retranscrivant avec perfection le « métier » de tueur à gage. Car bien fou est celui qui pense qu’il s’agit d’un monde sensuel, dynamique et coloré de fusillades et d’explosions en tous genres comme on a pu le voir dans Hitman par exemple. Rien de tout cela dans ce métrage puisque Jarmusch a accentué son récit sur la solitude de ce tueur qui passe le plus clair de son temps à attendre. La solitude est quotidienne et possède une grande part dans ce récit nous faisant demander si certaines rencontres sont réelles ou non. Coupé du monde qui l’entoure ou peut-être trop bien ancré dans celui-ci à force de l’observer et de se fondre dans la masse, nous assistons à l’émergence d’une personnalité épatante dans le fond comme dans la forme, une personnalité pleine de tics et d’habitudes à force d’être seule : toujours deux cafés, toujours couper sa poire en quatre, une séance de yoga quotidienne…

Isaach De Bankolé explose en pleine intelligence avec ce rôle qui lui colle à la peau et qui lui permet de confirmer par la même occasion un talent de caméléon inébranlable. Cet ivoirien ayant vécu plusieurs années à Paris en aura fait du chemin depuis L’Arbalète de Sergio Gobbi !

D’autre part, tout bon Jarmusch qui se respecte possède 3 éléments indispensables à cet univers onirico-réel : une B.O., une photographie et une V.O. reconnaissables entre mille autres productions.

La B.O., omniprésente comme à l’accoutumée, est un personnage à part entière, conférant toute la subtilité des émotions des films de Jarmusch, surpassant dans bien des situations les dialogues. Le réalisateur a compris que les émotions les plus fortes émanent le plus souvent des non-dits ou de l’absence de dialogues parasitant souvent une sensibilité nerveuse à fleur de peau plus qu’autre chose. Une scène de flamenco témoigne avec brio de ce constat. Au diable le dialogue, le silence est ici d’or. C’est pour cette raison que le personnage interprété par Isaach De Bankolé ne répond que très rarement aux questions qui lui sont posées.

A cette B.O. surprenante s’ajoute une photographie très soignée. Il est très rare d’arriver à un tel niveau de perfection de la part d’un réalisateur américain. Quand Jarmusch filme les recoins de Madrid, c’est toute l’âme de l’Espagne que l’on ressent et non un cliché espagnol émanant des mentalités américaines. Voir du Jarmusch c’est un peu comme voir Léon de Luc Besson : le réalisateur filme avec une telle subtilité et une telle personnalité les recoins de New-York que l’on pourrait presque se croire à Paris à travers quelques plans. C’est ça la magie du cinéma : nous faire voyager sans pour autant perdre sa personnalité et ses racines, bien au contraire.

Ajoutons enfin une V.O. de qualité mélangeant cinq langues (français, anglais, espagnol, chinois et arménien). Regarder du Jarmusch en V.F. serait un peu comme regarder le JT de PPDA mais avec la voix de Catherine Laborde, ça n’a aucun sens. C’est cette diversité des cultures à travers le langage, la photographie et les acteurs qui confèrent aux films de Jarmusch une saveur unique qui ne peut certes pas plaire à tous mais qui mérite le respect tant par sa qualité que son originalité. Considérer un film de Jarmusch comme une œuvre d’art intimiste n’a rien d’exagéré et prend tout son sens si l’on s’attarde quelque peu sur son cas.

Ce n’est jamais facile de parler d’un film de Jarmusch tant l’expérience est personnelle, propre à chacun et est différente suivant notre réceptivité du récit. The Limits Of Control est un peu comme un tableau que l’on ne connaitrait que trop bien à force de le voir mais qui s’avère différent chaque fois que l’on pose un regard nouveau sur lui, un tableau nous ouvrant les portes d’une perception nouvelle à chaque nouvelle lecture.

Quand on regarde un film signé Jim Jarmusch, il faut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement, accepter de ne rien contrôler. Il faut simplement faire confiance au réalisateur et se laisser glisser dans un conte initiatique silencieux (le silence est parfois la plus puissante des communications) à la puissance désarmante.