C

e film est tourné en langage des signes. Il n’y a ni sous-titres, ni doublage, ni commentaires. C’est sur ce panneau à la fois intriguant et inquiétant que s’ouvre THE TRIBE, première réalisation de l’ukrainien Myroslav Slaboshpytskiy. Véritable raz-de-marée à la Semaine de la Critique au dernier Festival de Cannes, il s’agit pourtant d’un film qui a su diviser : difficile de démêler l’objectif du subjectif, le vrai du faux dans la quantité d’avis divergents fleurissant sur THE TRIBE. Et c’est peu dire qu’une telle incertitude quant à la qualité d’un film peu décourager, surtout quand ledit film est une petite production d’Europe de l’Est de plus de deux heures tourné avec des acteurs amateurs et dans une langue incompréhensible pour la majeure partie de la population.

Mais cela fait-il de THE TRIBE un film muet ? Pas du tout, car si le langage des signes est une langue de sourds-muets, elle n’est pas silencieuse. C’est même tout le contraire : par leurs gestuelles, leurs verbes avortés et leur souffle lourd, les protagonistes parlent. De leur façon, certes, mais ils parlent – pas la peine de comprendre les dialogues, car l’émotion, les sensations et la mise en scène transmettent à merveille la teneur de leur discours. Et c’est là le tour de force du film : tout est construit de telle manière qu’on ne s’ennuie jamais, la mise en scène magistrale de Slaboshpytskiy est telle que chaque signe résonne comme un mot, chaque expression lui donne son sens. L’amour et la haine n’ont pas besoin d’être traduits nous dit la bande-annonce, rarement une promotion aura été aussi juste sur les finalités d’un cinéaste.

Slaboshpytskiy donne à son film une réalisation titanesque : presque chaque scène est un plan-séquence, un jeu de cadrage, mais surtout de champ – puisque le langage des signes exclu la possibilité de l’hors-champ – il y a du génie dans THE TRIBE, la sensation d’être plongé dans ce milieu dépaysant, déstabilisant, inconnu, et surement dangereux. Le réalisateur capte l’atmosphère de ses lieux, de ses décors : leur étroitesse, leur silence, leur instabilité. Chaque plan est synonyme d’idées de mise en scène follement inventives – de simples détails jusqu’à la primeur saisissante d’aspects géniaux de première importance.

© Droits réservés

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THE TRIBE est un film imperturbable, ne s’éloignant jamais de sa ligne directrice, simple mais efficace et probablement inédite. Éblouissant, c’est sans doute le mot qui le défini le mieux. Et pourtant il est aussi profondément pessimiste – sa conclusion est, à cet égard, un moment de violence inouïe dévastatrice et inoubliable. C’est ce même jusqu’au-boutisme qui fait de l’œuvre le contraire même du film consensuel : dans son genre, THE TRIBE symbolise la perfection absolue, sa démarche est amenée à un tel niveau qu’on imagine difficilement comment on pourrait aller aussi loin, aussi bien. Mais cette même démarche est si follement perturbante qu’elle ne laisse personne de marbre – on adore ou on déteste, pour faire court.

”C’est ce jusqu’au-boutisme qui fait de l’œuvre le contraire même du film consensuel”

Trash, voyeuriste, subversif, tout en étant d’une maestria grandiose. THE TRIBE s’impose de suite comme l’un des films les plus follement novateur de l’année, brouillant les frontières entre le cinéma et la pure expérience sensorielle. Plus qu’une révélation, une belle grosse claque, qui de par sa faculté à autant diviser au sein des spectateurs justifie instantanément son statut de film marginal qui saura hanter encore longtemps ceux qui auront su tenir jusqu’à l’immortel dernier plan.

CASTING
Titre original : Plemya
Réalisation : Myroslav Slaboshpytskiy
Scénario : Myroslav Slaboshpytskiy
Acteurs principaux : Grigoriy Fesenko, Yana Novikova, Rosa Babiy, Alexander Dsiadevich
Pays d’origine : Ukraine
Sortie : 1er octobre 2014
Durée : 2h12mn
Distributeur : UFO Distribution
Synopsis : Sergey, sourd et muet, entre dans un internat spécialisé et doit subir les rites de la bande qui fait régner son ordre, trafics et prostitution, dans l’école. Il parvient à en gravir les échelons mais tombe amoureux de la jeune Anna, membre de cette tribu, qui vend son corps pour survivre et quitter l’Ukraine. Sergey devra briser les lois de cette hiérarchie sans pitié.
BANDE-ANNONCE