TOKYO FIANCÉE est l’histoire d’Amélie, jeune belge de 20 ans se rêvant japonaise, et partie s’immerger dans cette ville, ce pays, cette culture.

Précisons d’emblée. TOKYO FIANCÉE n’a rien à voir avec Lost in Translation, dans lequel Sofia Coppola centrait sa caméra (et sa sensibilité) sur un couple occidental dépareillé, lui même dépareillant avec un univers incompréhensible observé avec distance.

De même, s’ils sont écrits par la même auteur , les deux adaptations ciné TOKYO FIANCÉE et Stupeur et Tremblements sont extrêmement complémentaires. Ils possèdent une mise-en-scène, une actrice principale, un but, une description et une portée radicalement différents.
Ce qui est passionnant avec ces deux films, et accessoirement avec leur auteur Amélie Nothomb, c’est leur capacité à présenter deux aspects très distincts du Japon, avec la même passion curieuse, avec le même constat, la même conscience, la même absence de jugement d’une barrière culturelle infranchissable.
D’un coté, les codes sociétaux, de l’autre, un quotidien urbain. À chaque film son Amélie-san. C’est important, car elle est notre porte d’entrée dans la culture japonaise, et la personnalité de chacune influe grandement sur la perception du film.

Stupeur et Tremblements (2003), Sylvie Testud

Stupeur et Tremblements, c’est Sylvie Testud.
Occidentale principalement par son physique (rousse aux yeux bleus), puis, par ses réflexes sociaux. Simple: chacune de ses actions est en contradiction avec les codes japonais, entraînant de colossales répercussions qui, en filigrane, dressent un portrait de la société japonaise, des places de l’homme et de la femme dans ce monde régi par des codes d’honneur et de réussite vraiment très particuliers.
La personnalité froide et effacée de l’actrice fait ainsi corps avec cette vision anthropologique du Japon, s’immergeant via humiliations et soumissions, mais incapable de ne pas modifier son environnement.

Stupeur et Tremblements (2)

Cette notion d’immersion est également au cœur de la mise-en-scène, qui ne permettra aucune autre vision du japon, que celle de cet open space habité par les tensions et les frustrations. Et même si un aspect « film de studio » se fait sentir, cela fait corps avec l’idée de confinement extrême inhérent aux conventions japonaises.
Notons également la musique, clavecin orchestré par Valérie Lindon aussi dépareillé que Sylvie Testud.
Le tout est complété par un cynisme hardcore délivré par une Amélie-narratrice-Nothomb, jugeant principalement la naïveté et l’orgueil de sa propre jeunesse.

Paradoxalement, c’est une Amélie-San plus jeune mais plus affirmée qui est l’héroïne de TOKYO FIANCÉE.
Pauline Étienne crée immédiatement l’empathie par son hyper-expressivité. Son jeu génial emprunte autant à Amélie Poulain, qu’a votre la girl-next-door ou a cette étudiante en anthropo-socio… une fille sympa, agréable et pleine d’idéaux qu’on a tous déjà rencontré (Flamby !), et qu’on a adoré sans forcément pouvoir la connaître plus en profondeur.
Son naturel et sa beauté sont ainsi un contraste absolu avec la rigueur japonaise. Une curiosité tolérée à défaut d’être totalement acceptée par ceux qu’elle rencontre. Excepté Rinri.

Tokyo Fiancée (1)
Grâce à Pauline Étienne – et dans une moindre mesure car influencée par ma perception culturelle, au sobre mais excellent , le basculement de TOKYO FIANCÉE vers le terrain dangereux de la romance inter-culturelle est réussi.
Celle-ci, introduite avec patience et délicatesse, est crédible (en tous cas pour un occidental comme moi) car reposant sur un non-équilibre, régi par les différences culturelles associés aux caractères, plus que par la puissance d’un quelconque sentiment amoureux.
Rinri par exemple, est judicieusement le personnage le plus curieux et sentimentalement tolérant ! Le couple qu’il forme avec cette Amélie-san, femme indépendante et forte (mais également égocentrique, naïve et indécise) est un des plus mal assortis du cinéma… Et donc un des plus charmants!
Chacun de leurs moments ensemble ainsi le théâtre d’une singulière découverte culturelle:
Toujours en cohérence avec le minimalisme expressif inhérent aux japonais, Rinri fait découvrir son univers à Amélie. Et c’est systématiquement touchant. Parfois enivrant et poétique, parfois inconcevable, souvent inédit. Génial.
D’autant plus, qu’une certaine non-linéarité viendra apporter son lot de digressions et de situations surprenantes. Le final du film est à ce titre, plus que réussi.

« cette délicate et allégorique romance assure un dépaysement 100% original et rafraîchissant »

Mais là ou TOKYO FIANCÉE marque un point supplémentaire par rapport à Stupeur et Tremblements, c’est pour une raison tout à fait personnelle: un transfert de ma personnalité de cinéphile/critique vers le personnage d’Amélie-san.

Ce récit allégorique de l’incompatibilité culturelle me renvoie ainsi à ma propre perception du cinéma japonais, et par extension du médium cinéma en général. Comme quoi, ma relative jeunesse et inexpérience du monde ne m’empêche pas de lui vouer un amour tout particulier… Une curiosité sans bornes, et la volonté d’en percer les mystères.
Le moment central et décisif ou Amélie décide d’aller se perdre au cœur d’une magnifique montagne – quitte à en mourir – représente pour moi, ces très récents moments cinéphiles ou j’ai découvert et me suis perdu dans ces chefs d’œuvres que sont Le Voyage de Chihiro, Barberousse, L’Ange Bleu, Opening Night, Sorcerer ou Assaut… Ces moments ou j’ai trouvé ma personnalité critique et mes thèmes fétiches, notamment la symbolique au sein d’une oeuvre, l’importance d’un contexte sur la conception d’un film, l’adéquation entre chacun des éléments techniques au service d’un seul (émotionnel), la portée d’une oeuvre dans l’inconscient collectif (et inversement), la notion d’empathie avec le spectateur…
Tokyo Fiancée (2)
Également le moment ou j’ai pris conscience de mes limites; De même qu’Amélie se retrouve confrontée à des traditions ancestrales qu’elle fantasme d’incarner, je sais que je ne rattraperai jamais un siècle de culture ciné. Je me suis ainsi résolu, à découvrir cet univers par le présent, par un héritage ré-assemblé possédant ses propres codes. Et comme Amélie, je suis fasciné par la beauté, la singularité et la complexité de cet héritage.

En bref, dans TOKYO FIANCÉE Amélie Nothomb paraît s’effacer en tant qu’auteur pour permettre, via la solaire Pauline Étienne, la prolongation du regard ethnologico-cinématographique entamé avec Stupeur et Tremblements sur la fascinante culture nippone.
Par des choix de réalisation visant l’immersion dans un quotidien urbain, et grâce à une empathie immédiate envers son héroïne, cette délicate et allégorique romance assure un dépaysement 100% original et rafraîchissant.
Puis, en filigrane, un discours juste et universel sur l’humilité face à la culture, via l’identification au personnage d’Amélie.

Les autres sorties du 4 mars 2015

INFORMATIONS

4 mars - tokyo fiancée



CRITIQUE
RENCONTRE AVEC L’ÉQUIPE DU FILM
CONCOURS 
CRITIQUE : Stupeur et Tremblements

Titre original : 
Réalisation :  
Scénario :   Stefan Liberski, D’après l’oeuvre de Amélie Nothomb
Acteurs principaux : , Taichi Inoue,
Pays d’origine : France, Belgique, Canada
Sortie : 4 mars 2015
Durée :  1h40min
Distributeur : Eurozoom
Synopsis : La tête pleine de rêves, Amélie, 20 ans, revient dans le Japon de son enfance. Elle propose des cours particuliers de français et rencontre Rinri, son premier et unique élève, un jeune Japonais qui devient bientôt son amant. A travers les surprises, bonheurs et déboires de ce choc culturel drôle et poétique, nous découvrons une Amélie toute en spontanéité et tendresse, qui allie la grâce d’un ikebana à l’espièglerie d’un personnage de manga.

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