En vue aérienne, la caméra suit une voiture progressant à la verticale du plan, sur une étroite route de campagne comme si elle devait atteindre le bout du monde. Tom est au volant, il semble chanter « Les Moulins de mon cœur » de Michel Legrand si on en croit la bande-son; mais la voix est celle d’une chanteuse professionnelle, le son est trop propre pour sortir de l’auto-radio et les mouvements de lèvres du jeune homme se décalent des paroles. Il faut dire que Tom vit un deuil difficile, et cette chanson est peut-être un hommage à l’homme qu’il aimait et qu’il a perdu; un hommage qu’il n’arrive pas à maîtriser à cause des émotions qui se bousculent dans sa tête. Il n’est pas le seul que la mort de son jeune compagnon perturbe; en se rendant aux funérailles en pleine campagne québécoise, il est surpris de constater que personne ne l’attend; la mère et le frère aîné du défunt attendent plutôt la petite-amie de ce dernier que son petit-ami. De là naît une situation embarrassante gangrenée par les mensonges et les non-dits dont Tom n’arrive pas à sortir, dans laquelle il se complairait presque.

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La mise en scène de a cela de fascinant que, à quelques petites effusions de sang et quelques éclats de voix près, elle sait se montrer viscérale, faire sentir au spectateur la violence implicite sans besoin de la donner en spectacle. C’est dans cette maîtrise de la tension que réside tout le talent du jeune cinéaste : réussir à mener l’évolution de son personnage principal du malaise jusqu’à la fascination malsaine en utilisant le cadre comme moyen d’immersion dans le décor rural de l’intrigue, et le découpage comme moyen de suggestion de la tension. Dolan applique une règle simple, fondatrice des récits à suspense, et pourtant trop souvent galvaudée : savoir ne pas trop en dire, et ne pas trop en montrer. Ainsi nous ne verrons jamais le défunt, même en flash-back, preuve qu’il y a certains choses que les vivants n’ont jamais digéré.

« La mise en scène sait se montrer viscérale, faire sentir au spectateur la violence implicite sans besoin de la donner en spectacle. »

Nous ne saurons jamais vraiment à quel jeu s’est livré Francis son grand-frère avec Tom comme souffre-douleur; une ambivalence entre répulsion et séduction ? Un nouveau lien fraternel ? Une attirance sado-masochiste ? Les relations entre Francis et Tom permettent justement ce changement fréquent d’optiques voire leur superposition dans la même scène; et c’est ainsi que se crée le trouble chez le spectateur; au point qu’un dialogue incongru entre les deux hommes et la mère de Francis m’a personnellement partagé entre l’envie d’éclater de rire en même temps que les protagonistes, et l’envie de traverser l’écran pour les secouer, les engueuler pour le caractère malsain des mensonges qui les lient.
Je serais ingrat si je terminais cette critique sans saluer l’ambiance musicale tantôt insidieuse tantôt paniquée, et surtout savamment dosée par Gabriel Yared qui permet de souligner l’hommage de l’enfant terrible du cinéma québécois aux maîtres du suspense et de l’angoisse, en premier lieu le maestro Hitchcock (décidément les champs de maïs sont des jungles infernales !). Un séjour en terre non conquise, qui nous dépayse des valeurs sociales, celles qui qui nous servent parfois à asseoir bien sagement notre confort de pensées.

INFORMATIONS

• Titre original : 
• Réalisation : Xavier Dolan
• Scénario :  Xavier Dolan, d’après la pièce de Michel Marc Bouchard
• Acteurs principaux : Xavier Dolan, ,
• Pays d’origine : CANADA
• Sortie : 16 avril 2014
• Durée : 1h42 min
• Distributeur : MK2 
• Synopsis : Débarquant de Montréal pour assister aux funérailles de son petit-ami, Tom fait la connaissance de la mère et du frère du défunt avec lesquels il va entretenir des relations étranges.  

BANDE-ANNONCE

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