TORIL commence sur une séquence muette, suivie d’une seconde puis d’une troisième. Bientôt dix minutes de film, et personne n’a encore dit un mot. Pourtant les enjeux des personnages sont parfaitement lisibles et on entre à pas de loups dans le milieu agricole camarguais. Lorsque les acteurs prennent enfin la parole, la mise en scène de , jusqu’ici très élégante, cloche soudain. Rien à reprocher aux comédiens, ou sont justes, on pourrait même penser rétrospectivement que l’excellent porte le film. Ce n’est pas non plus une question de dialogues. Objectivement, tous les curseurs sont bons pour un premier film. Mais alors d’où vient cette impression dissonante avec les scènes dialoguées ?

Il y a deux films dans TORIL et peut-être deux « envies » de film différentes. D’un côté un film noir qui fraye avec le deal de drogue à petite échelle, de l’autre un drame social sur fond d’hypothèques et de suicides de paysans. Au croisement, il y a bien Philippe (Vincent Rottiers) qui s’enfonce dans la criminalité pour sauver l’affaire de son père. Seulement pour faire exister ces deux mondes en parallèle, une fois le premier enjeu posé sur la table, les auteurs ont multiplié les « accidents ». Ce sont autant de rencontres fortuites qui permettent à la fois de recycler des personnages et de maintenir artificiellement la trame familiale. Ces dialogues d’exposition diluent alors la tension accumulée dans les scènes muettes dotées d’images fortes. Plus insidieusement, ces scènes dialoguées remettent le récit sur des rails assez convenus, lançant le film vers une fin décevante. Bien que commençant comme un film noir ambitieux, TORIL finit comme un drame social de plus. Qu’est-ce qui s’est perdu entre temps ?

Philippe est déjà, avant le début du film, un dealer. En se donnant le noble but de sauver l’exploitation familiale, il a peut-être l’occasion de se racheter ou au contraire de tomber avec délectation dans la grande criminalité (à l’image d’un Walter White dans Breaking Bad). Dans ses prémisses, TORIL prétend donc à une forme d’ampleur. On s’attend à ce que les personnages vivent quelque chose de grand, que ce soit un destin tragique ou une rédemption salvatrice.

En avançant par « accidents » successifs, TORIL s’éloigne du film noir et de cette ambition d’un « grand destin », pour rejoindre les terres balisées du drame social. Comme la course camarguaise qui ouvre le film, le trafic de drogue est un décor, accessoire, qui cache la volonté de remettre les personnages à leur place. Pourtant « social » ne veut pas dire forcément « déterministe ». Cette traduction un peu facile de la sociologie (les personnages sont l’émanation de classes sociales, déterminées par des institutions qui les dépassent) empêchent les personnages de sortir des cases qui leur sont attribuées au début du film. Ni Philippe, ni son père, ni aucun personnage ne se transforment. La fatalité les rattrape, quels que furent leurs efforts.

« On sent que cette fin ouverte est destinée à montrer l’ampleur d’un drame qui devrait résonner en nous. Sauf qu’en voulant à tout prix rester terre-à-terre, le film n’a aucune chance de décoller »

Comme Divines, sortis un peu plus tôt, ou avec Moi, Daniel Blake (26 octobre 2016), TORIL pose la question du fatalisme à l’œuvre dans le cinéma dit social. Ce parti-pris n’a rien à voir avec la question de vraisemblance ou de réalisme, puisque Divines penche très clairement vers la grandiloquence. On ne peut pas non plus mettre en avant l’aspect dramatique pour expliquer cette tendance, puisqu’un événement terrible peut très bien amener les personnages à se questionner, donc changer. La fin de TORIL vole à son protagoniste cette possibilité. La question serait triviale si elle n’était pas directement liée à l’engagement du spectateur dans une histoire. Puisque le protagoniste n’a rien appris, on se dit que nous non plus. Nous sortons de la salle avec la sensation qu’en dépit de toute cette agitation, le film était statique. Il finit (presque) comme il commence et semble manquer d’un véritable troisième acte.

Certes Philippe (Vincent Rottiers) a un dernier regard vers les flammes qui laisse entendre qu’un doute l’assaille. Ce soupçon donne au spectateur la responsabilité d’imaginer ce troisième acte. Cette idée ne marche qu’à moitié puisque l’intrigue n’aura jamais véritablement réussi à faire émerger un thème clair sur lequel rebondir en imagination. En alternant des scènes visuelles d’un thriller avec des scènes dialoguées d’un drame social, Laurent Teyssier essaie plus qu’il ne réussit à transmettre son ambition. On sent que cette fin ouverte est destinée à montrer l’ampleur d’un drame qui devrait résonner en nous. Sauf qu’en voulant à tout prix rester terre-à-terre, le film n’a aucune chance de décoller. Premier film objectivement réussi en termes techniques, TORIL laisse l’impression de ne pas être allé au bout de ses possibilités.

Thomas Coispel
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