Pour son premier long-métrage intitulé VENDEUR, Sylvain Desclous a le mérite d’aborder un sujet très peu exploré au cinéma. Il nous plonge en effet dans l’univers très particulier des vendeurs, en l’occurrence de cuisines, qui suscitent généralement une certaine méfiance auprès des clients, eu égard à leur devoir de performance. Avec beaucoup de recul et de justesse dans son analyse, il nous immerge littéralement dans ce milieu de façon captivante en dévoilant aussi bien le côté excitant du métier que le vice qu’il implique et les nombreux sacrifices personnels auxquels il conduit.

VENDEUR c’est l’histoire de Serge (Gilbert Melki), un « extra » grassement payé pour passer d’un magasin à un autre afin d’y booster le chiffre d’affaires. D’une efficacité redoutable, ses prestations assurent un rendement immédiat et lui confèrent une large reconnaissance de ses pairs. Constamment sur les routes, Il mène ainsi une existence très solitaire, uniquement focalisée sur son travail. Jusqu’au jour où son fils Gérald (Pio Marmaï) lui demande de l’introduire momentanément dans ce milieu pour l’aider à surmonter quelques difficultés financières. Bien qu’il soit à la fois sceptique quant aux capacités de son fils dans ce domaine, et craintif quant au fait qu’il puisse y prendre goût, Serge finit par lui tendre la main. Il finira cependant bien vite par le regretter et sera contraint de reprendre son rôle de père si longtemps délaissé.

VENDEURIncontestablement, le talent de Sylvain Desclous est ici de parvenir à nous embarquer totalement dans un monde très particulier et peu glamour. En effet, l’univers de Serge, à l’instar de sa vie, est un peu décalé : à mi-chemin entre le mafieux et le « lonesome cowboy » des années 70, une ambiance très particulière est créée à travers le choix de sa voiture, de ses costumes, de la musique, et de cette lumière un peu jaune. Puis par le fait qu’il se drogue, qu’il fasse appel à des prostituées pour combler la solitude d’une vie qui l’entraine de ville en ville, d’hôtels en hôtels et de foires en salons plus glauques les uns que les autres (bien que l’esthétisme des décors ait été soigné pour atténuer cet effet). Tout cela aurait pu paraître excessif, l’intention du réalisateur étant d’ailleurs de créer une sorte de personnage de fiction. Malheureusement pour lui et heureusement pour nous, en dépit de tout cela, Serge est on ne peut plus crédible et s’apparente davantage à un homme ordinaire un peu singulier qu’à une caricature. Cela tient sans nul doute au réalisme des dialogues, du discours tenu aux clients, de la « déballe » utilisée pour leur vendre le produit, des techniques de persuasion employées.  Tout est tellement juste que certains risquent fort de ressentir une sensation de « déjà vu », ou plutôt de déjà « vécu ». Ce dernier point pourrait même révéler un léger malaise chez ceux qui reconnaitront avoir été dupes de certaines manipulations à leur encontre. Il n’y a peut-être pas d’arnaque, comme le dit Serge à son fils « J’entube personne, je vends quelque chose à quelqu’un qui en a besoin », mais le fait de se rendre compte que l’on a été poussé à l’achat sans s’en apercevoir et, contrairement à ce que l’on s’était imaginé, sans traitement ou faveur particulière, pourrait laisser un sentiment d’amertume…

Ceci étant, la crédibilité du personnage et au delà, celle du film dans sa globalité, reposent aussi de façon indéniable sur la prestation de Gilbert Melki. Très intelligemment choisi pour la rareté de ses apparitions au cinéma, cela facilite effectivement l’identification. Il incarne avec un naturel inouï ce rôle qui nécessitait à la fois charisme et retenu : à l’image de cet homme qui performe en public en suscitant la sympathie des clients et l’admiration de ses collègues, mais aussi de l’intériorité liée à sa solitude personnelle. Avec justesse et précision, il interprète cet homme qui a conscience de la pauvreté affective de sa vie. Cet homme qui a le recul suffisant sur lui même pour saisir l’occasion de redonner un sens à sa vie par le biais de la paternité, et c’est en cela qu’il nous touche.

« VENDEUR nous immerge littéralement dans un milieu de façon captivante en dévoilant aussi bien le côté excitant du métier que le vice qu’il implique et les nombreux sacrifices personnels auxquels il conduit. »

Ce qui est frappant de réalisme et dureté, ce sont encore les scènes de coaching d’entreprise qui érigent la performance en culte, et plus encore, en condition sinequanone de maintien en poste. Peu importe l’affect ou l’humain, seul le chiffre compte, c’est « marche ou crève ». On y sent à la fois s’instaurer la pression, la crainte et le rejet absolu de toute considérations personnelles.

Enfin, la qualité du scénario et de la réalisation reposent aussi sur l’analyse psychologique très bien perçue et traduite du cheminement du fils, Gérald. On pourrait dire qu’on est un peu lassé de voir Pio Marmaï de nouveau dans un rôle de trentenaire qui se cherche mais il faut reconnaître qu’il le fait tellement bien qu’on lui pardonne…

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A travers son interprétation, on perçoit ainsi aisément l’évolution de ce jeune homme et les raisons qui induisent son changement. C’est très clairement que l’on ressent au départ la frustration liée à l’échec et que l’on comprend la réticence à se lancer dans cette comédie qu’est la vente, dans ce rôle que le vendeur doit jouer pour séduire son client et le mettre en confiance. Puis on perçoit le moment où tout bascule, poussé par l’orgueil et le retour instinctif d’un sentiment grisant de conquête. On voit venir l’addiction à ce pouvoir exercé sur l’autre, à cette subtile force de persuasion, à cette illusion de puissance que crée l’égo. Puis évidemment l’appât du gain, l’argent qui se met à couler à flots et fait perdre de vue les valeurs fondamentales qui font que la réussite d’une vie professionnelle ne suffit pas à rendre heureux.
On regrette toutefois que Sara Giraudeau soit trop peu exploitée car son personnage aurait pu apporter davantage au scénario. En l’état, son intérêt pourrait apparaître un peu trop subtil aux yeux du spectateur…

Au bout du compte, VENDEUR restera un pari osé car il n’était pas évident de proposer un film attractif au milieu de zones industrielles et de magasins de cuisine. Néanmoins, il résulte une certaine profondeur de l’humanité de ce film, de la lucidité du personnage central sur sa condition, ses choix de vie et la qualité de celle-ci. Il y a quelque chose d’intéressant dans le fait que ce soit le sentiment paternel qui motive le changement, qui réveille chez un homme une sensibilité longtemps ensevelie dans une existence mécanique.

Stéphanie Ayache

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