VIRTUAL REVOLUTION décrit un futur proche, où toute l’humanité joue en permanence dans des univers persistants. Bouleversant totalement les rapports sociaux et économiques, cette nouvelle donne repose sur un équilibre fragile : les connectés reçoivent un salaire universel leur permettant de payer leur abonnement en ligne aux corporations, qui à leur tour payent des impôts aux États qui versent ce salaire. Nash () est un détective privé chargé de traquer les terroristes qui veulent déconnecter la population mondiale par tous les moyens.

VIRTUAL REVOLUTION passe donc d’univers virtuels à la réalité, puisque l’enquête se poursuit à l’intersection de tous ces réels. Si la direction artistique de Paris 2047 est absolument superbe (soit 3/4 du film), les environnements virtuels pêchent souvent par une utilisation systématique d’effets numériques assez bourrins. Alors que l’utilisateur de ces univers persistants n’est pas censé pouvoir faire de différence entre le réel et ces univers, le spectateur lui voit bien les incrustations sur fond vert. A n’en pas douter, ce problème vient en grande partie du manque de financement. Le réalisateur est aussi le principal producteur et a pu surtout compter sur des financements privés pour concrétiser son idée. Toutefois, sans être question de comparer VIRTUAL REVOLUTION avec un pendant hollywoodien du type Ultimate Game, on ne peut pas s’empêcher d’être déçus en constatant que la traduction des univers virtuels ne passe que par la grammaire vidéoludique. De plus, les révolutions technologiques à venir vont peut-être au-delà de la violence mise en scène par Guy-Roger Duvert. Certes, la grosse majorité des jeux AAA sont peu avares en hémoglobine, mais ils proposent aussi l’exploration de dilemmes moraux (la série Bioshock par exemple), la reconstitution de périodes historiques (Assasin’s creed), la résolution d’énigmes (Tomb Raider), l’infiltration (Deus Ex, Dishonored), etc. Or, pour l’aspect gameplay, la plupart des références citées dans VIRTUAL REVOLUTION peuvent s’arrêter à Everquest et ses héritiers d’un côté (MMORPG) et à Unreal Tournament de l’autre (Shoot’em up). Bien sûr, il serait impossible de condenser en un seul film toute la palette vidéoludique. Mais comme le procès d’intention le plus commun envers les jeux-vidéos se niche dans le débat sur la violence, on aurait préféré un spectre de sensations un peu plus larges.

Image tirée du film Virtual Revolution de Guy-Roger Duvert

Dans un autre registre, le film Creative Control choisi lui d’évoquer la couche numérique que nous promettent d’ajouter au réel les lunettes du type google glass. Cette sorte de réalité augmentée permet d’explorer les implications sur notre quotidien et notre intimité. Dans VIRTUAL REVOLUTION au contraire, les allers-retours entre réel et fictions augmentées servent surtout à servir l’intrigue. Le propos thématique est donc pris en charge par la voix-off de Nash. Le film invite bien à réfléchir sur les implications de cette technologie, mais via un discours extérieur qui n’a pas d’influence sur la mise en scène. Guy-Roger Duvert n’en est pas moins généreux avec son matériau de base, et son film devrait plaire aux rôlistes et gamers. Par contre les cinéphiles pourront être déçus par quelques choix de scénarios et de mise en scène.

Côté scénario, les faiblesses sont aussi dues au choix du genre et de l’étendu de l’univers comprimé à 1h30. Pour un spectateur, un dialogue est un dialogue. Mais pour quelqu’un d’un peu sensibilisé au chantier de l’écriture, on décèle vite ce qui relève de l’exposition de personnages, lieux, intrigues, et ce qui relève d’une compréhension plus intime des personnages (ce qu’on appelle aussi la caractérisation). Or les dialogues de VIRTUAL REVOLUTION sont presque totalement dédiés à l’exposition des règles des univers interconnectés. Il reste donc peu de place pour approfondir les personnages.

Ce problème est assez récurrent en SF, surtout si la réalité du film est très éloignée de celle des spectateurs, cela oblige à beaucoup « expliquer. » Cela conduit au problème de l’empathie. Comment se soucier de la vie ou de la mort d’un personnage dont ne connaît presque rien ? Par « connaître », on n’envisage pas seulement son passé, mais également son comportement face à des choix ou situations difficiles. Là où VIRTUAL REVOLUTION est encore davantage handicapé qu’un autre film de SF, c’est qu’en multipliant les univers virtuels, l’incarnation du héros change. En choisissant de représenter le personnage par différents avatars, Guy-Roger Duvert retarde l’identification du spectateur au récit. Pour palier à ces difficultés, le réalisateur choisit de calquer ses personnages sur des archétypes préexistants : Nash est une sorte de Deckard (Blade Runner), l’agent d’Interpol est la copie conforme de l’agent Smith dans Matrix (« n’est-ce pas Monsieur Anderson ? ») tandis que le hacker qui aide Nash est affublé des caractéristiques du side kick de service (blagues et nervosité permanente).

« Production indépendante généreuse envers son matériau, VIRTUAL REVOLUTION plaira aux gamers et rôlistes mais risque d’écarter les cinéphiles »

Côté mise en scène, les décors en intérieur sont toujours éclairés très subtilement. La composition de quelques cadrages est même assez remarquable. Toutefois, on ne peut pas s’empêcher de voir derrière chacun des choix esthétiques une grosse influence soit vidéo-ludique (le reboot de Deus Ex pour l’appartement de Nash + un peu de Max Payne 3) soit cinématographique (Blade Runner pour le siège de la corporation). Pour certains, ce sera un choix post-moderne cohérent avec la description d’une sorte de multivers réel/virtuel. Pour d’autres, c’est un pas de côté trop grand par rapport à l’histoire du Cinéma et verront ces emprunts comme un manque de personnalité.

Image tirée du film Virtual Revolution de Guy-Roger Duvert

©Tachkent Productions

Jusqu’à présent on définissait un auteur par SA vision, et non par le collage de visions préexistantes. Peut-être que Guy-Roger Duvert initie une sorte de mouvement mash-up, recyclant des œuvres cinématographiques ou vidéo-ludiques sans se préoccuper de l’intégrité des originaux, un peu comme le ferait un Warhol gamer. On confie à d’autre de statuer là-dessus, le spectacle a été de notre côté (plus conservateur) assez déstabilisant. Mais avec des acteurs talentueux, quelques cadrages stylisés et une ambiance lumineuse SF harmonieuse, VIRTUAL REVOLUTION est un divertissement agréable. On est tout de même un peu frustré par toutes les limitations de ce premier film, dont on espère que Guy-Roger Duvert se sera affranchi pour le prochain.

Thomas Coispel

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