A l’instar d’un autre grand réalisateur-cinéphile, Martin Scorsese et son Personal Journey through american movies, Bertrand Tavernier nous livre avec VOYAGE À TRAVERS LE CINÉMA FRANÇAIS un document exceptionnel qui revisite cinquante ans de cinéma français en suivant le fil de sa cinéphilie. Après son livre 50 ans de cinéma américain, véritable bible des cinéphiles, il était donc légitime que Tavernier se penche sur le cinéma français pour lui rendre un vibrant hommage et continuer ce qu’il a toujours fait : défendre et réhabiliter les cinéastes qui le touchent, dont certains parfois oubliés, voire reniés.

Bertrand Tavernier est peut être l’un des derniers grands conteurs et amoureux du cinéma. De ceux qui peuvent vous raconter un film de sa genèse à ses moindres répliques en passant par l’analyse de ses plans et les anecdotes croustillantes du tournage. Tavernier est né à Lyon, berceau du premier film de l’histoire du cinéma signé les Frères Lumières (il est d’ailleurs président de l’indispensable Institut Lumière que dirige son complice Thierry Frémaux). Alors signe prémonitoire de sa passion pour les films ? Si Lyon jouera toujours un rôle important dans sa vie, c’est à Paris que ce cinéphile passionné commence ses débuts auprès de Jean Pierre Melville dont il est l’assistant “médiocre“ et qui lui conseillera de changer de métier. Quinze minutes plus tard, après un coup de fil de recommandation de Melville à Beauregard, Tavernier devient attaché de presse chez Rome-Paris Films, société co-fondée par Carlo Ponti. Beauregard vient de financer l’audacieux A bout de souffle et fort de ce succès inédit, produit d’autres jeunes cinéastes tel Jacques Rozier, Claude Chabrol, Jacques Demy, Agnès Varda ou Jacques Rivette.

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Avec ses amis Bernard Martinand et Yves Martin, ils fondent un ciné club, le Nickel Odéon, et projettent des films introuvables et parfois improbables. Il contribue à réhabiliter des réalisateurs majeurs tel Delmer Daves, André De Toth ou Abraham Polonsky. Tavernier et ses camarades dénichent des bobines de films jamais montrées jusqu’alors. Loin des querelles de chapelles qu’il déteste, Tavernier est un “orpailleur“ de films, tous genres confondus. Plus tard à l’Institut Lumière, il diffusera des films trop méconnus (on lui doit d’avoir permis de redécouvrir les films de Michael Powell et Pressburger entre autres) et co-éditera plusieurs ouvrages d’entretiens qui à eux seuls constituent une bonne partie de la mémoire du cinéma. On se souvient évidemment aussi de son film Laissez-passer, fresque sur le cinéma sous l’occupation où il rend hommage à tous ces réalisateurs, scénaristes, artisans qui ont continué à faire des films pendant la guerre sous l’œil des allemands. Nombre d’entre eux ont été (trop) vite balayés par la Nouvelle Vague et Tavernier s’est toujours insurgé contre cette idée, lui qui a d’ailleurs collaboré avec des scénaristes “bannis“ comme Jean Aurenche et Pierre Bost.

Bertrand Tavernier est encore jeune quand il éprouve l’un de ses premiers chocs cinématographiques en le film de Jacques Becker, Casque d’or avec la lumineuse Simone Signoret. De Falbalas au Trou en s’arrêtant à cette formidable scène “purement française“ de Touchez pas au Grisbi où Gabin en pyjama propose une brosse à dent à son acolyte, Tavernier évoque ce cinéaste avec beaucoup d’émotion et rappelle combien Becker était un grand metteur en scène, celui de sa génération qui a peut être le mieux compris le cinéma américain et son sens du rythme à l’image d’un Lubitsch ou d’un Hawks.

“Loin d’être une leçon de cinéma académique, Voyage à travers le cinéma français est probablement l’un des films les plus personnels de Bertrand Tavernier et un hommage émouvant au septième art.“

Son second choc est La grande illusion de Jean Renoir avec le même Gabin à qui il rend un très bel hommage. Il a rencontré Jean Gabin à la fin de sa vie et loue son talent d’acteur capable de tout interpréter contrairement à ce qu’on a pu dire. Il incarnait véritablement ses personnages, jusqu’à adopter la justesse de leurs gestes, de leur rythme. Il raconte aussi que dans Le chat de Granier-Deferre aux côtés de Simone Signoret, Gabin, qui préservait son coeur et refusait de monter les escaliers, les monta en hors champ tandis que la caméra était sur le visage de Simone et lui demanda après la prise “Ca t’a aidé pour le regard ?“.

Des histoires comme ça, le film de Bertrand Tavernier en regorge. A propos de Jean Renoir à qui il consacre un chapitre entier, Tavernier raconte que ce dernier se mit dans une colère terrible lorsque son chef op souhaita déplacer Jean Gabin pour une histoire de lumière. “Ce n’est pas Monsieur Gabin qui doit bouger, c’est vous qui devez aller chercher la lumière sur lui !“. S’il analyse la perfection de mise en scène de Renoir, ses profondeurs de champ et son génie à filmer des scènes impliquant beaucoup de personnages, il dévoile aussi une partie plus sombre du réalisateur au moment de son exil américain, le côté “pute“ qu’évoque Gabin. Il n’hésite pas non plus à évoquer les célèbres colères de Jean-Pierre Melville, l’un de ses deux parrains de cinéma, ni à avouer qu’il préfère ses adaptations plutôt que ses scénarii originaux. Il compare l’épure de Melville à celle de Bresson et magnifie la grâce de Léon Morin prêtre, son film préféré de Melville.

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Les extraits s’enchaînent avec une fluidité incroyable suivant le fil narratif et ô combien personnel de Tavernier, laissant place à la magie de certains plans, à l’émotion qu’ils suscitent et à l’analyse qu’il en fait. Son voyage fait escale chez Marcel Carné (l’origine de la célèbre réplique d’Arletty et sa gueule d’atmosphère est hilarante), Jean Sacha, Jean Vigo, Julien Duvivier, Robert Bresson, Max Ophuls, René Clair, Henri Decoin, Gilles Grangier ou Edmond T. Gréville (à qui il offrira avec ses camarades du Nickel Odéon sa tombe quand celui-ci disparaîtra brutalement sans un sou). Tavernier évoque aussi Jean-Luc Godard, l’autre enfant de la Libération et de la Cinémathèque d’Henri Langlois pour qui il a d’abord été attaché de presse. C’est d’ailleurs lui, Tavernier, qui amène Samuel Fuller dans le film Pierrot le fou. Lui aussi qui a l’idée d’inviter Louis Aragon, que son père René Tavernier ancien résistant avait hébergé pendant la guerre, à une projection de Pierrot le fou. Aragon écrira : “Je ne voyais qu’une chose, une seule, et c’est que c’était beau. D’une beauté surhumaine. Physique jusque dans l’âme et l’imagination.“

Bertrand Tavernier n’est pas qu’une encyclopédie du cinéma, c’est aussi un fervent amateur de musique. Il convoque dans son film Joseph Kosma, Miles Davis, Georges Delerue mais surtout Maurice Jaubert le compositeur de René Clair et de la magnifique partition de L’Atalante de Jean Vigo, disparu très jeune, tout comme ses enregistrements aujourd’hui introuvables. Il faudra attendre Adèle H. pour que François Truffaut réorchestre et ressuscite cette partition.

Ce premier volet s’achève par un hommage absolument bouleversant à son ami et deuxième parrain de cinéma, Claude Sautet. Il le rencontre sur Classe tous risques, lorsqu’il travaille chez Rome-Paris Films. Bertrand Tavernier souligne le talent de Sautet pour révéler la vérité de ses personnages ainsi que sa capacité à réunir des acteurs au jeu pourtant très différent que sont Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo. Souvent taxé à tort de faire un “cinéma de papa“, Sautet était aussi un “ressemeleur“ de scénario pour reprendre le mot de Truffaut. Tavernier continuera d’ailleurs toujours de le consulter pour ses propres films. Lors du montage de Capitaine Conan, Sautet dira à Bertrand : “Si tu touches un seul plan de ce montage, je ne te parle plus”.

On ressort rempli, ému de ce voyage qui fourmille d’évocations sensibles, d’histoires passionnantes, d’analyses brillantes. Loin d’être une leçon de cinéma académique,VOYAGE À TRAVERS LE CINÉMA FRANÇAIS est probablement l’un des films les plus personnels de Bertrand Tavernier et un hommage émouvant au septième art. Et bonne nouvelle, le générique de fin promet une suite (apparemment neuf heures de bonheur en plus nous attendent) ! Vivement le prochain voyage !

Anne Laure Farges

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[CRITIQUE] VOYAGE À TRAVERS LE CINÉMA FRANÇAIS

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