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regg Araki a beau avoir la cinquantaine passée, il n’en reste pas moins un jeune homme dans sa tête. Ses films sont portés par une énergie juvénile qui fait toujours plaisir à voir, à l’image de Kaboom en 2010, son dernier film en date. 4 ans plus tard, le voilà de retour, avec un joli casting dont la star montante Shailene Woodley (Divergente, Nos Etoiles Contraires) qui ne s’arrête plus d’enchaîner les succès. Adapté d’un roman éponyme de Laura Kasischke, on comprend très vite pourquoi Araki s’est emparé de l’œuvre puisque encore et toujours, il se retrouve avec un personnage adolescent entre les mains. De ceux avec qui il fait les plus belles choses depuis le début de sa carrière.

Une femme est allongée sur un lit, à l’envers. Nous la voyons de dos dans cette chambre qui ressemble à celle d’un adolescent. Hors-champ, quelqu’un arrive, on découvre que c’est Kat (Shailene Woodley) et, par le dialogue, que la personne allongée est à sa mère (Eva Green). Dès le premier plan, on comprend que quelque chose cloche. La suite de la scène le confirme, une bizarrerie se distille d’entrée et va traverser la totalité du film par petites touches. Comme lorsque Kat rentre chez elle et qu’elle découvre son père, seul, dans un coin du salon, perdu. Sa mère est partie et lui reste là, assis. L’utilisation d’une focale très courte crée du vide dans l’espace, on ne sait pas décrire avec certitude ce qui ne va pas dans ce plan mais on le ressent. « Complétement bizarre… » enchaîne Kat dans la scène d’après, sauf que le son est décalé pour arriver avant, alors que nous sommes encore sur le plan dans le salon. Et elle a raison de le dire, ce film commence d’une manière « complétement bizarre ».

© Why Not Productions - Desperate Pictures

© Why Not Productions – Desperate Pictures

Pour ce nouveau film, Gregg Araki décide de délaisser l’énergie d’un Kaboom et s’oriente vers un rythme plus posé. Il n’en n’oublie pas pour autant de proposer encore une fois un joli travail sur l’esthétique, où l’on retrouve notamment des couleurs très saturées, des lumières éclatantes, des plans qu’on pense tout droit sortis d’une publicité (les flashbacks). Ce travail très visible sur l’image apporte de la fausseté qui sied parfaitement au mensonge dans lequel sont les parents de Kat. Ils se sont enfermés dans des images fausses d’eux-mêmes, des faux-semblants. Ils ne sont plus que des images, elle la femme au foyer parfaite abonnée aux tâches ménagères, lui le mari modèle trop bon. Et ils s’enfoncent dans ces rôles, n’en cherchent pas l’issue alors qu’elle semble possible. Kat, jeune, décide de profiter de sa vie, de pourquoi pas tenter des choses un peu folles, comme cette scène où elle décide d’aller draguer chez lui un policier bien plus âgé qu’elle. Voilà pourquoi Araki aime tant les personnages d’adolescents, ils sont hors du mondes des adultes, ils ont encore cette insouciance, cette folie qui les rend moins triste. Mais aussi qui les fait subir des événements qu’ils ne comprennent pas toujours, car ne découlant pas directement d’eux. On se souvient du personnage de Smith dans Kaboom confronté à la fin du monde ou Neil dans Mysterious Skin, abusé sexuellement. Kat traverse le film comme eux, en ne sachant pas vraiment ce qui lui arrive. Une douce cruauté s’instaure durant 1h30, à l’image des rêves qui la hantent durant ses nuits. Des purs moments de grâce oniriques.

”Dès le premier plan, on comprend que quelque chose cloche. La suite le confirme, une bizarrerie se distille d’entrée et va traverser la totalité du film par petites touches.”

Pour autant Gregg Araki ne prend pas plaisir à torturer Kat, il a une réelle empathie pour son personnage. La naïveté de Kat fait écho à celle du metteur en scène, pas toujours fin dans ses intentions, comme dans la façon dont il utilise la neige pour lier le rêve et la révélation finale. Shailene Woodley incarne à la perfection son personnage, tel un « white bird » qu’on aimerait protéger du blizzard qui s’abat sur elle. Eva Green, glaçante s’oppose à un Christopher Meloni à contre-emploi par rapport aux rôles dans lesquels on l’attend. Il s’en sort très bien dans le rôle du père à la gentillesse un peu trop exacerbée, à milles lieux de ses rôles dans New York Unité Spéciale.

Je parlais de la fin juste avant, cette dernière déçoit considérablement, elle flirte avec un grotesque malvenu. Heureusement que derrière, Araki arrive à rebondir pour conclure son film d’une fort belle manière, en simplicité. Le plan tremble légèrement, l’instabilité émotionnelle de Kat déborde sur la façon dont elle est cadrée et Araki a l’intelligence de s’appuyer sur le talent de Shailene Woodley. On contemple son visage, les larmes lui montent. La voix-off parle d’avenir pendant que le spectateur se remémore tout ce qu’elle a vécu auparavant. Elle regarde la ville qu’elle quitte pendant que nous, nous la regardons s’évaporer dans un fondu au blanc rempli d’espoir. On ne peut s’empêcher de repenser à la scène pré-générique lorsque sa mère disparaissait sous nos yeux. « Elle s’est juste retirée de tout ça et l’a laissé loin derrière elle ».

CASTING
Titre original : White Bird in Blizzard
Réalisation : Gregg Araki
Scénario : Gregg Araki d’après l’œuvre de Laura Kasischke
Acteurs principaux : Shailene Woodley, Eva Green, Christopher Meloni, Shiloh Fernandez, Thomas Jane, Gabourey Sidibe
Pays d’origine : Amérique
Sortie : 15 OCTOBRE 2014
Durée : 1h31mn
Distributeur : Bac Films
Synopsis : Kat Connors a 17 ans lorsque sa mère disparaît sans laisser de trace. Alors qu’elle découvre au même moment sa sexualité, Kat semble à peine troublée par cette absence et ne paraît pas en vouloir à son père, un homme effacé. Mais peu à peu, ses nuits peuplées de rêves vont l’affecter profondément et l’amener à s’interroger sur elle-même et sur les raisons véritables de la disparition de sa mère…
BANDE-ANNONCE