Un hommage doux et amer à la ville natale de Guy Maddin au Canada. Ville des superlatifs, selon le réalisateur : la plus froide au monde, le plus petit parc du monde, la ville des somnambules, des magnétiseurs et des séances de spiritisme, une ville somnolente habitée par les esprits. C’est ainsi qu’un narrateur fatigué décrit la ville à la première personne, en la regardant défiler derrière la fenêtre d’un train. Plongeant son regard dans le paysage délavé, il repense à son enfance, à l’histoire et à la topographie de sa ville.

Note de l’Auteur

[rating:9/10]

Date de sortie : 21 octobre 2009
Réalisé par Guy Maddin
Film canadien
Avec Ann Savage, Darcy Fehr, Louis Negin
Durée : 1h19min
Bande-Annonce :

‘ET SI…’ Guy Maddin n’avait pas été winnipegois, aurait-il pu réaliser ce long-métrage (je n’utiliserai pas le terme docu-fiction, terme qui me hérisse la crinière comme une brosse chiendent sur la carrosserie d’une Twingo) ? NON !

A tout seigneur, tout honneur, Winnipeg : capitale du Manitoba, dans la province du Canada, avec 630.000 habitants, considérée comme la ‘capitale mondiale du grain’, ville balayée par les vents incessants, réputée la plus froide du monde. Pour les historiens, c’est encore la patrie de Louis Riel, ce métis qui a combattu le gouvernement canadien pour faire respecter les droits des autochtones (Jesuit Joe – le film – raconte, par la voix de son vautour, qui était ce personnage mystérieux et quasi-mystique !). Pour m’y être moi-même arrêté le temps d’une journée lors d’un périple vers les Rocheuses, je me souviens de cette bourgade métropolitaine comme d’un gâteau quatre-quarts…traverser Winnipeg, c’est traverser un désert de béton, de voitures, et de maisons qui parfois se tournent le dos, un conglomérat humain qui vous laisse une impression somnambulique, vierge de tous souvenirs une fois l’écume des vents passée…l’étranger reste étranger à Winnipeg !

Fervent admirateur de Luis Buñuel, le réalisateur manitobain nous livre, tel un palimpseste postmoderne, une histoire personnelle, un parcours de vie dans un cadre géographique bien précis, urbain et étrange, entre documentaire et fiction, sous les coups de boutoir d’une iconographie tirée de ses fonds de tiroir familiaux, lui le natif de Winnipeg, qui happe de son objectif 8 millimètres les flocons de neige virevoltant au gré des venelles citadines. Le choix du noir et blanc est judicieux, à l’image du cinéaste, indépendant dans sa réflexion, libéral dans sa mise en scène, affranchi des codes du puritanisme cinématographique. La photographie granuleuse nous renvoie en pleine face l’univers d’un microcosme avec toutes ses aspérités ; pourquoi séparer le bon grain de l’ivraie ?

Par l’entremise d’une esthétique qui rend un vibrant hommage aux formes du muet, au cinéma slave des années trente, et plus encore aux plus beaux ouvrages d’un Dreyer, Guy Maddin ne recule devant aucun sacrifice pour transcender cette ligne du temps à l’échelle humaine – le train, leitmotiv de ce tempus fugit. Cette fragmentation de la mémoire individuelle n’est en rien un artifice de genre, au contraire elle génère cette puissance mémorielle qui fait remonter nos souvenirs jusqu’à notre petite enfance, véritable procédé d’exhumation de notre moi intérieur, où les endroits communs – la patinoire, le supermarché, le salon familial, le parc – deviennent des lieux de survivance. Guy Maddin veut rester le témoin de son propre passé, de ces légendes locales qui l’ont fasciné et façonné – le mythique Fred Dunsmore et ses co-équipiers du Maroons – au travers des figures paternelle et fraternelle parties trop tôt. La cruauté n’échappe pas non plus à Guy Maddin, lorsque sous le poids des chevaux en transe, le lac gelé se rompt et les emprisonne jusqu’à l’encolure. Cette scène de ‘Nature Morte’ devient une attraction pour les jeunes winnipegois, le temps d’un hiver. L’Homme acquiert ce pouvoir de toucher le spectre du bout du doigt !

‘Winnipeg mon Amour’ campe le destin d’une ville en mutation, depuis ses fondations ouvrières jusqu’à sa subversion au carcan consumériste, avec en point de mire cette fourche à la fois géographique et métaphysique des rivières confluentes – la Rouge et l’Assiniboine – fourche qui agit comme point d’ancrage entre les générations qui traversent les épreuves du temps. Le pubis symbolise cette relation charnelle qu’entretient Guy Maddin avec sa cité, avec cette terre qui a vu naître des lignées d’Ojibwas dont l’esprit hante encore les vastes prairies. L’onirisme qui se dégage de cette allégorie montre à quel point le cinéma touche au plus profond de l’être, et je promets de retourner un jour à Winnipeg, d’y déposer cette fois ma malle, et d’y humer ces flocons de neige qui franchissent par la force du vent tous les obstacles de la vie…

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[critique] Winnipeg Mon Amour

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