Peter Mackie Burns et son scénariste Nico Mensinga dressent le portrait brillant et sensible d’une femme dans la ville, DAPHNÉ, porté par la lumière sombre d’Émily Beecham est un premier long-métrage remarquable.

Londres contemporaine, métissée et haletante. Sa nuit, ses bars, l’ivresse de l’alcool et des bras inconnus, des nuits courtes et désenchantées. Le sexe comme au fast-food avec l’unique promesse de la gueule de bois et de ses lendemains rythmés de petits boulots, de fritures et d’errances volubiles dans l’espoir de tromper l’ennui jusqu’à la prochaine nuit, et le Graal d’une nouvelle gorgée d’alcool. Voilà la vie de Daphné, trente-et-un ans – mais qui préfère proclamer sur Tinder et à ceux qui la croisent à la lueur des néons et des réverbères qu’elle n’en a que vingt-huit, c’est plus vendeur. Une vie libre, pour ne pas dire libérale, dont elle s’accommode avec cynisme et panache sans pour autant se substituer aux matins désolés et solitaires.

Daphné est grande, la chevelure rousse flamboyante et la peau blanche, presque translucide. C’est une funambule dont la silhouette à la grâce burlesque désarticulée par l’alcool et l’ennui hésite en permanence entre force, audace, rébellion, et fragilité… Mais malgré sa finesse, sa peau elle l’a veut rugueuse et épaisse, surtout lorsqu’elle la mélange à l’asphalte bouillonnante du métissage londonien. Daphné erre, échappe à la vie, conserve violemment la dernière parcelle de jeunesse qui l’habite et se traîne sans jamais appartenir à personne. Ni petite-amie, ni mère, ni compagne, ni amoureuse, Daphné ne s’encombre pas de l’empathie, elle consomme et elle jette, persuadée que tout glisse sur elle, que rien ne l’imprime, même la tristesse.

D’ailleurs, pour elle l’amour n’existe pas. L’intime, pas sa carcasse qu’elle offre et qu’elle traîne, le vrai, elle le fuit comme la peste, comme une croyance d’un autre temps. À son patron marié qu’elle aime en secret ou à sa mère malade à qui elle ne consent aucune expression de faiblesse, elle n’ouvrira jamais son cœur. La passerelle qui la relie aux autres et à la vie aussi, Daphné refuse de l’emprunter puisque de toute façon tout est éphémère.
Mais un jour, alors qu’elle fait une banale course chez l’épicier indien du coin, elle est témoin d’une agression tout aussi amateure que violente. Là, il faut agir, aider, secourir et regarder l’horreur en face, la mort potentielle, l’autre, l’humanité et a fortiori la vie, la sienne… La fuite en avant comme eldorado est arrivée à destination. La carapace de Daphné fissurée, elle plonge dans un lent et profond examen de conscience.Pour leur premier long-métrage Peter Mackie Burns et son scénariste Nico Mensinga dressent le portrait brillant et sensible d’une femme dans la ville et parviennent dès leur premier essai à juxtaposer dans un scénario cousu d’une belle épaisseur naturaliste plusieurs thématiques. DAPHNÉ c’est d’abord une histoire intime, un portrait de femme très universel et contemporain porté par Emilie Beecham (dont la performance bluffante de spontanéité est d’autant plus à souligner que la comédienne apparaît dans tous les plans du film), et une satire aiguë de la société capitaliste. La densité psychologique remarquable du personnage se met naturellement au service de la dimension sociologique du film, voire anthropologique, et soulève des questions de fond comme la mixité sociale et culturelle dans les grandes villes capitalistes, la possibilité d’y vivre et d’y survivre avec des salaires modestes, mais plus encore, y est abordée la question du désenchantement lié au consumérisme et à la markétisation du monde. Y compris des relations.

Deux scènes (entre autres) restent en tête, une première qui nous invite à quelques considérations politiques lorsque Joe (Tom Vaughan-Lawlor), patron du restaurant dans lequel travaille Daphné se fend non sans lucidité de maltraiter la planète en faisant venir un fromage artisanal confectionné à l’autre bout du monde juste pour se délecter de saveurs exotiques le temps de quelques bouchées; et puis il y a cette scène où après une longue nuit d’alcool Daphné se rend dans un ultime bar pour un ultime verre, la serveuse lui demande ce qu’elle désire, Daphné demande à son tour ce qu’ils ont. Sauf qu’ils ont tout. Et Daphné ne réussira pas à choisir. Au fond, quand tout est possible on ne désire plus rien et lorsque le désir est mort, que reste t-il ? Le vide, la solitude et le néant.La déclinaison de la satire sociétale de fond se fait à l’infini : sexe sans lendemain VS amour unique, rejet de la mère VS famille soudée, alcool VS sobriété, argent VS pauvreté… Une somme de petites scènes très bien dialoguées et de détails dans le récit permettent au film de décoller de sa dimension portraitiste et de s’ouvrir à d’autres sphères laissant entrevoir tout de même la volonté du réalisateur de dénoncer le modèle désincarné qui gangrène au plus profond les sociétés modernes.

La partie purement visuelle n’est pas en reste, la photo est léchée et évite les écueils du cinéma naturaliste anglais, exit les gros plans et le teint grisâtre d’une Angleterre sous la pluie, Peter Mackie Burns nous emmène dans un Londres très bollywoodien, nous rappelant à l’image que la chaleur (humaine/urbaine) n’est jamais loin à condition de savoir encore la considérer.

Il y a définitivement quelque chose de très littéraire dans DAPHNÉ. On pense à du Zola. C’est autant une chronique de société qu’une photographie prise à un instant T de la grande Histoire qu’un roman naturaliste. Un premier film qui témoigne d’un univers si maîtrisé et affiné qu’il nous revient en tête comme une une histoire lue. DAPHNE transcende donc son support pour se rappeler à nous à chaque instant de notre quotidien moderne.

Sarah Benzazon

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DAPHNÉ, Chronique d'une femme dans la jungle contemporaine - Critique
Titre original : DAPHNE
Réalisation : Peter Mackie Burns
Scénario :Nico Mensinga
Acteurs principaux : Emily Beecham, Geraldine James, Tom Vaughan-Lawlor
Date de sortie : 2 mai 2018
Durée : 1h33min
2.5Note finale
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