CORIOLANUS, titre qu’on préférera à la traduction française racoleuse et mensongère (Ennemis jurés, sic.), est l’adaptation de la pièce de théâtre « Coriolan ». Écrite par Shakespeare en 1607 d’après la chronique de Plutarque sur le général Caius Martius Coriolanus qui se retourna contre Rome, cité-État qu’il avait pourtant bravement défendu. Convoquant les figures du Sénat et du Peuple dans une République fragilisée par des tentations populistes et tyranniques, la pièce « Coriolan » devait déjà au 17ème siècle, avoir d’étranges résonances avec la monarchie anglaise. Puisque le matériau de base était déjà anachronique, bien que fidèle à sa source historique, il semble cohérent d’avoir choisi de reproduire cet effet dans cette nouvelle adaptation. Le scénariste et co-producteur John Logan a opté pour la fidélité au texte et a placé dans la bouche des acteurs d’aujourd’hui la langue élisabéthaine d’hier. Le résultat est étonnant, déroutant mais loin d’être raté.

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Le décor du moderne CORIOLANUS est celui de la Serbie, rappelant via des images d’actualité ou des ambiances sonores, les conflits des Balkans. Pour autant, la guerre qui vient à l’esprit en voyant le film de et avec Ralph Fiennes, n’est pas celle du Kosovo, mais bien la guerre contre le terrorisme (soit les conflits d’Irak et de Syrie). Car le thème politique central du scénario est celui d’un État démocratique qui crée ses propres ennemis. En ne traduisant pas le texte original en langue moderne, CORIOLANUS conserve l’ambiguïté du matériau de base mais le dote de nouvelles interprétations. Car à rebours de l’Histoire, il y a aussi tous les personnages que Shakespeare a inspiré par-delà son œuvre qui resurgissent. Pour n’en citer qu’un, on pense évidemment à Marlon Brando au cœur de la  ténébreuse jungle d’Apocalypse Now, dont le crâne rasé est un étrange écho.

« En ne traduisant pas le texte original en langue moderne, CORIOLANUS conserve l’ambiguïté du matériau de base mais le dote de nouvelles interprétations. »

La mise en scène de Fiennes et le scénario de Logan trouvent une marge de liberté dans les interstices du texte originels. Séquences courtes quasi-muettes, elles renforcent l’idée qu’une vérité intemporelle vient de s’incarner dans une réalité matérielle. Les personnages sont à la fois des archétypes shakespeariens ET des personnages circonstanciés. Il suffit de voir Jessica Chastain reposer sur le coffre à jouer de son fils la miniature de tank tombé au sol pour comprendre les relations qui le lie à son général de mari. Mais aussi la place dédié aux petits garçons dans la société. Ou l’absence du père. Etc. Ces courtes scènes permettent au film de se dissocier de la pièce, sans pour autant la renier. Elles donnent également aux acteurs de talent comme Gerard Butler, l’occasion d’humaniser des figures en se soulageant momentanément du poids de l’Histoire.

Image tirée de Coriolanus, de et avec Ralph Fiennes

D.R.

CORIOLANUS ne cherche pas à se défaire de la théâtralité inhérente aux dialogues, Fiennes préfère carrément embrasser cette dimension factice. On sent la volonté de distanciation, afin de pousser le spectateur à réfléchir à ce qu’il vit aujourd’hui à la lumière du passé. Bien sûr ce parti-pris laissera de nombreuses personnes sur le côté, surtout si elles s’attendent à un film de guerre moderne, « facile d’accès » (comme le titre français le suggère).

Le film n’est finalement que le reflet de son personnage principal. Orgueilleux, le général ne souhaite pas s’abaisser à parler au peuple, qu’il méprise du haut de sa condition d’aristocrate. Lui croit être de son devoir de leur dire de douloureuses vérités plutôt que de doux mensonges. En refusant de délivrer le divertissement qu’on attend de lui au profit de la langue shakespearienne, Ralph Fiennes montre la même morgue à l’encontre du populaire. On ne peut éviter de se poser la question : une adaptation plus « grand public » aurait-t-elle été possible ? On peut être dérangé par le choix radical de Fiennes et Logan, mais on doit leur reconnaître le courage d’avoir été cohérents de bout-en-bout.

Thomas Coispel

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