Si nous chroniquons ce film, 8 ans après, c’est pour tenter de percer le mystère CHARLIE KAUFMAN – si tant est que cela soit possible – avant la sortie de son prochain long métrage Anomalisa, le 3 février 2016. 

On poursuit notre exploration dans la filmographie de l’auteur, on s’arrête ici en 2008. Retour donc sur SYNECDOCHE, NEW YORK sorti au mois d’avril 2009 en France. Le soleil commence à pointer le bout de son nez et Charlie Kaufman vient nous parler de ces inquiétudes les plus obscures, rien que cela, mais nous y reviendrons plus loin.

Après avoir travaillé avec ses acolytes, Spike Jonze et Michel Gondry, SYNECDOCHE, NEW YORK est le premier long métrage où Charlie Kaufman est également réalisateur en plus d’être scénariste. Il faut toutefois noter que Spike Jonze devait de nouveau diriger le film mais occupé par Max et les Maximonstres, il n’a finalement pas participé au projet. Si l’on commence désormais à effleurer la personnalité de l’homme Kaufman et non l’auteur (mais existe-t-il une réelle différence entre les deux ?), on imagine que ce passage de l’écriture à la réalisation fut stressante, voire névrosée ?

Entrons maintenant dans le film. Nous sommes maintenant habitués aux scénarios pour le moins originaux – pour ne pas dire complètement WTF – que nous mijote Charlie Kaufman et SYNECDOCHE,NEW YORK n’y déroge pas. On va suivre pendant deux heures, Caden Cotard, metteur en scène de théâtre, il est l’auteur d’une banale pièce dans la banlieue de New York. Lassée par la routine de sa vie, sa femme Adele, le quitte pour poursuivre sa carrière de peintre à Berlin, emmenant avec elle leur petite fille, Olive. Victime d’une maladie attaquant son système nerveux, pressé par la peur de mourir prématurément, Caden décide alors de tout quitter et rassemble quelques comédiens dans un gigantesque entrepôt de New York dans le but de créer une œuvre unique et grandiose. SYNECDOCHE, NEW YORK est avec Eternal Sunshine of the Spotless Mind, la marque sensible de la maitrise que prennent les créations Kaufmanienne. Cette dépression – nous verrons si Anomalisa s’oriente également sur ce registre – est révélateur de l’homme et de ses obsessions, à l’instar de ses personnages dont il se sert habilement pour nous faire passer ses messages, ses peurs et ses questionnements métaphysiques.

Philip S. Hoffman est Caden, homme névrosé et persuadé de mourir prématurément.

© Océan Films

On le sait bien et pourtant c’est inexorable. Avec la vieillesse, vient la maladie et accessoirement la mort qui pénètrent insidieusement dans notre vie. Des parents proches, l’entourage de nos amis, on ne voit plus le temps passé et bientôt, notre tour viendra. Dès le début du film, on aperçoit ce rapport à la mort que va entretenir tout au long du métrage, le personnage de Caden, interprété avec toute la maestria légendaire de Philip Seymour Hoffman. Homme usé par une mystérieuse maladie et obsédé par l’idée d’une mort proche, on ne compte pas le nombre de fois où il assène désespérément “I’m afraid to die”. C’est ainsi que Charlie Kaufman exprime ses peurs et rend ses personnages terriblement attachants, sans cesse rattrapés par leur conditions d’humains. Après tout, nous ne sommes que de simples mortels. Toutes les névroses de Charlie Kaufman concernant la fin s’exprime à travers Caden, qui doit absolument laisser sa trace, avec le pressentiment que lui aussi, il va y passer.

“Œuvre totale, portée par des questionnements philosophiques fondamentales et existentielles. Un film d’une sombre beauté, vertigineux et fascinant, Charlie Kaufman dépose ici une pierre angulaire de sa filmographie.”

Il est également question de temps et surtout de perception du temps dans SYNECDOCHE, NEW YORK. Au passage, il faut saluer la direction artistique quant à la qualité des maquillages et autres effets spéciaux  utilisés pour vieillir les acteurs. C’est en effet, le seul moyen de se repérer dans la fresque chronologique du film. Il est très difficile de suivre ce labyrinthe temporel, se distordant au gré des scènes. Un élément que l’on retrouve par ailleurs dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind avec son récit éclaté. Unité intangible, le temps se déforme et forcé d’attendre le retour de l’être aimé, se refusant de s’investir dans toute nouvelle relation, Caden se lamente sur sa solitude. Triste ode au temps qui passe, SYNECDOCHE, NEW YORK arrive à provoquer l’interrogation et nous secoue viscéralement.

Là où le génie de Kaufman va se manifester, au-delà de l’indéniable qualité de son scénario, c’est dans le gimmick de la mise en abyme que l’on reconnaît comme Kaufmanienne depuis Adaptation et Dans la Peau de John Malkovich. Formidable mise en scène, inventivité débordante et réalisation dynamique, Charlie Kaufman, de la même manière que Caden, va créer une œuvre grandiose. Dans ce film, Caden va mettre en scène sa propre vie. Dans cet immense entrepôt, Caden va faire construire des immeubles et des routes. Dans son choix d’acteurs et de figurants, Caden va recréer de toute pièce ses relations sociales, un genre de SIMS à échelle réelle. Caden va mesurer ses échecs, analyser sa vie à travers cette vie 2.0. La réflexion est donc poussée à son paroxysme. Que pouvons-nous améliorer dans notre vie si l’on prend le temps de l’analyser sans nous voiler la face ? Pouvons-nous comprendre nos énormes ratés ? Que pouvons-nous dire aux personnes qui ont marqué notre vie avant qu’il ne soit malheureusement trop tard ? Autant de questionnements métaphysiques portées par le sens de l’allégorie et de la mise en abyme dont il appartient à chacun d’observer avec recul, son propre jugement. Par ce procédé et aussi par sa direction d’acteurs, Charlie Kaufman construit une empathie maximum avec le spectateur.

Caden (à gauche) et sa "doublure" Sammy

© Océan Films

Dans notre article consacré à Adaptation, Georgeslechameau indique, qu’il a “l’impression paradoxale d’observer un créateur s’amuser avec ses marionnettes (cf Malkovich & Anomalisa) et minimise sensiblement l’impact qu’aurait dû avoir le film, absolument génial dans sa logique analytico-cathartique. L’effort intellectuel à fournir pour l’apprécier est à mon sens un peu trop hors-sujet par rapport au plaisir brut que procure le film, menant à ce sentiment de frustration, en fin de compte.” C’est en revanche, l’exact opposé qu’arrive à produire Charlie Kaufman dans SYNECDOCHE, NEW YORK. Par le biais du théâtre et avec des marionnettes humaines, l’auteur se met toujours en scène (Caden ou Charlie Kaufman, on laissera au lecteur le soin d’apprécier). Ici, de l’anti-frustration et l’empathie est de facto créée durablement avec le spectateur.

Se sentir vivant et chamboulé à travers le prisme des ces personnages et de la mise en abyme, c’est sans doute là où réside l’essence de l’œuvre. Un moment unique que nous offre SYNECDOCHE, NEW YORK, œuvre totale habitée par des questionnements philosophiques fondamentaux et existentiels. Un film d’une sombre beauté, vertigineux et fascinant, Charlie Kaufman dépose ici une pierre angulaire de sa filmographie. Magnifiquement dépressif, incroyablement riche et habilement mis en scène, SYNECDOCHE, NEW YORK, est d’une cruelle vérité.

Sofiane

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INFORMATIONS

Affiche du film SYNECDOCHE NEW YORK

Titre original : Synecdoche, New York
Réalisation : Charlie Kaufman
Scénario : Charlie Kaufman
Acteurs principaux : Philip Seymour Hoffman, Catherine Keener, Samantha Morton
Pays d’origine : États-Unis
Sortie : 1 avril 2009
Durée : 2h05 min
Distributeur : Océan Films
Synopsis : Caden Cotard, metteur en scène de théâtre, est en train de monter une nouvelle pièce. Mais travailler pour un public de petits vieux dans un obscur théâtre d’une banlieue de New York lui paraît bien terne. Sa femme, Adele, l’a quitté pour poursuivre sa carrière de peintre à Berlin, emmenant avec elle leur petite fille, Olive. Madeleine, sa psy, est plus occupée à faire la promo de son nouveau livre qu’à soulager ses angoisses. Sa liaison avec une belle et naïve jeune femme, Hazel, a tourné court. Et il est rongé par une mystérieuse maladie qui s’attaque à son système nerveux.
Pressé par la peur de mourir prématurément, Caden décide alors de tout quitter. Aspirant à créer une œuvre d’une intégrité absolue, il rassemble quelques comédiens dans un entrepôt de New York. Il les met en scène dans une célébration de l’ordinaire, demandant à chacun de vivre une vie artificielle dans une maquette de la ville…

BANDE ANNONCE

CHARLIE KAUFMAN : SYNECDOCHE, NEW YORK (2008)

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