Nous avons, avant le visionnage d’ÉTERNITÉ, consacré une rétrospective à son réalisateur Tran Anh Hung.

À travers la chronique de ses cinq films précédents, L’odeur de la papaye verte, Cyclo, À la verticale de l’été, I Come With The Rain et La ballade de l’impossible, nous avons pu extraire quelques motifs et thèmes clés de son cinéma, nous permettant de mieux envisager son dernier film. En parallèle, nous avons lu La Ballade de l’impossible de Haruki Murakami et L’élégance des veuves d’Alice Ferney pour mieux jauger de la qualité de leur adaptation cinématographique par ce passionnant auteur qu’est Tran Anh Hung.

Notre verdict, que nous nous permettons de proposer PARCE QUE nous nous sommes dotés d’une vision relativement exhaustive de l’oeuvre, est qu’ÉTERNITÉ est une fantastique adaptation du livre original qui se situe parfaitement dans la continuité du travail précédent du réalisateur.

Pourtant…

En toute objectivité, nous reconnaissons également au film une certaine inaccessibilité pour qui n’aurait lu le livre, qui n’aurait exploré l’oeuvre de Tran Anh Hung, ou pour qui s’attendrait simplement au classique film d’époque, entre guillemets “vendu” par la promotion du film. Entre guillemets, car [wp_colorbox_media url=”https://www.leblogducinema.com/wp-content/uploads//2016/06/éternité-2-1.jpg” type=”image” hyperlink=”l’affiche”] donnait en effet un indice clair: ÉTERNITÉ est à rapprocher d’une oeuvre comme Tree of life, dont il serait en quelque sorte l’extrapolation d’un des aspects, celui de l’inexorabilité de l’existence.

Inévitablement, se posent donc les questions:

– Une adaptation comme celle-ci devrait-elle intégrer son spectateur QUEL QU’IL SOIT dans son processus créatif, quitte à perdre la substance de l’oeuvre originale ?
– Un film doit-il se suffire à lui même ?

éternité

Comme nous l'expliquions dans notre chronique de L'élégance des veuves

La structure narrative du livre – reprise par le film quasiment à l’identique – en est l’essence.

En effet, Alice Ferney y racontait une histoire du temps qui s’écoule inexorablement.
Les protagonistes n’y apparaissent que comme le sujet de réflexions sur le sens de l’existence elle même, provenant d’un narrateur omniscient cherchant à comprendre l’impact de l’inéluctable sur le cours d’une vie. Ce narrateur conjoncturait alors à un niveau très intime, sur les émotions ressenties par Valentine, Mathilde et Gabrielle, en amont et en aval de quelques centres de gravité persistants au cœur de leurs histoires personnelles. Ces centres de gravité, ce sont des instants précis, les moments de rencontres avec les êtres chers (futurs maris, amies et nombreux nouveaux nés), ainsi que ceux ou les relations atteignent leurs paroxysmes, dans l’amour donc, ou le deuil.

Passé, présent et futur sont ainsi constamment imbriqués, chaque micro-climax se nourrissant du vécu et influençant une histoire déjà écrite. Le sentiment de répétition inhérent à cette structure permet de rendre compte de la fluidité de l’existence et de l’effet de continuité irrépressible, tandis que l’émotion naît progressivement en nous, atteignant un paroxysme lors des épiphanies des personnages quant aux différents sens de leurs vies. Une mort ou une naissance, un amour ou une amitié, tout cela relève du trivial au sein d’un grand tout, enveloppant, intemporel, et fascinant, qu’il nous incombe d’entrapercevoir.

L’élégance des veuves générait ainsi une sensation d’universalité à travers quelques destinées individuelles, socio-culturellement éloignées de nous (le livre prend place dans le milieu bourgeois, catholique et conservateur du début du XXè siècle), similaires en surface (lascives femmes au foyer, mères pondeuses), mais résonnant malgré tout à un niveau intime, par la profondeur de son insidieuse réflexion existentielle.

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En adaptant pour l’écran L’élégance des veuvesÉTERNITÉ aurait pu se consacrer aux trois portraits de femmes apparaissant en filigrane dans le livre… Valentine, celle qui se consacrera toute sa vie durant à ses enfants, Mathilde celle pour qui la maternité est comme une pulsion égoïste, et Gabrielle celle qui remise sa liberté, par obligation puis par amour. Mais alors, la portée et le sens du film auraient été tout autres. ÉTERNITÉ serait alors devenu le classique et attendu film d’époque sus-mentionné, certainement accessible car charmant et charismatique (par son casting, ses histoires, sa direction artistique), et peut-être même revendicatif puisque traitant en filigrane, de la cause féminine mise à mal par un environnement patriarcal…

“Éternité est une fantastique adaptation du livre original qui se situe dans la continuité du travail précédent de Tran Anh Hung… Devenant ainsi par extension, une oeuvre presque inaccessible”

ÉTERNITÉ fait toutefois le choix d’être fidèle au livre et de nous plonger presque exclusivement, dans cette mélancolie inhérente aux successions de bonheur et de malheur extrêmes qui rythment les vies des protagonistes, leur donnant (in fine) une vraie consistance; les habituelles notions de narration, de scénario, d’empathie ou de temporalité sont complètement revisitées, éclatées, imprévisibles, rendant le film plus auteuriste et sensoriel… que populaire. C’est ici que la première question mérite d’être réfléchie, voire reformulée:

Cherchez vous dans l’adaptation cinématographique de vos œuvres littéraires favorites, la retranscription idéale des émotions que vous avez ressenties à leur lecture ?

Si oui, et quelque soit votre appréciation d’ÉTERNITÉ, sachez que c’est exactement ce que vise et atteint Tran Anh Hung, évoluant avec ce film, en plein dans sa zone de confort.

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Car comme nous l’avons expliqué plus haut, Tran Anh Hung poursuit simplement avec ÉTERNITÉ l’exploration de ses thèmes et motifs fétiches.

La réalisation par exemple, est à considérer par le prisme de la continuité; le sens visuel de Tran Anh Hung, à l’oeuvre dès son premier film L’odeur de la papaye verte et s’exprimant par les cadrages et mouvements d’appareils fluides, voyeurs et virtuoses, reste ici intact. Mieux, sa mise en scène gagne en force grâce à la belle et nostalgique photo de Mark Lee Ping Bin, puis à travers l’impressionniste direction artistique signée Tran Nu Yên Khê (muse du réalisateur, actrice dans ses quatre premiers films).
Toujours dans cette idée de continuité mais en plus radical encore, le son intra-diégétique* supprime ici presque entièrement les dialogues pour se faire organique (bruits de la nature, bruits de l’Homme), tandis que le son extra-diégétique* se résume à un répertoire relativement varié de musique classique, ainsi qu’à la voix off se faisant l’écho de celle du narrateur(trice ?!!) dans le livre. Dans les deux cas, TOUT ce que l’on entend raconte les humeurs des personnages, et constitue un niveau de lecture sensoriel supplémentaire au film. Sensorialité s’exprimant également dans les choix de montage, enchaînant les instants plutôt que les scènes, les impressions plutôt qu’une histoire, une profondeur intangible plutôt qu’une lecture évidente.

Question fond justement, la Femme – sa beauté, sa versatilité, ses aspirations – sont le cœur du cinéma de Tran Anh Hung depuis ses débuts; pas étonnant d’en voir une énième facette ici, même si particulièrement dépouillée. En outre, depuis son quatrième film I Come With The Rain, la mélancolie et les questionnements existentiels deviennent ses motifs principaux, remisant au passage les habituels critères de structure scénaristique et/ou narrative, de construction de personnages et d’empathie pour se consacrer à une lecture plus philosophique, celle de la nature humaine.

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En somme, la seconde question trouve une réponse: ÉTERNITÉ est une oeuvre parfaitement construite et cohérente du point de vue de sa démarche d’auteur, reliant idéalement le medium cinéma et le medium littérature.

Il est alors de notre rôle de journalistes d’expliciter au mieux cette fameuse démarche, pour permettre aux potentiels spectateurs qui ne la connaîtraient pas de mieux envisager le film. Et au delà… Engager à lire L’élégance des veuves et à découvrir les autres passionnants films de Tran Anh Hung. Nous espérons y être parvenus.

Georgeslechameau

VOTRE AVIS ?

* Si la diégétique est la narration, alors le son intra-diégétique est le son audible par les personnages d’un film, lorsque le son extra-diégétique leur est inaudible, et destiné au spectateur.

BANDE ANNONCE

TRAN 

ANH 

HUNG

RÉTROSPECTIVE

tran anh Ung

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L'odeur de la papaye verte

L’odeur de la papaye verte (★★★★★)
“Un cinéma de la stimulation par la sensibilité, comme on les aime !”

Cyclo

Cyclo (★★★★☆)
“Un cinéma social et ultra-immersif, un film plus masculin mais toujours sensible”
À la verticale de l'été
À la verticale de l’été (★★★★☆)
“Une cartographie du sentiment amoureux via les histoires, sensibles et délicates de trois couples”

I Come with the rain

I come with the rain (★★★☆☆)
“Un polar malade et fascinant, sublimé autant que ravagé par son attrait pour la mélancolie, la violence et la religion”

La ballade de l'impossible

La Balade de l’impossible (★★★☆☆)
“une adaptation très éloignée de son matériau original, où Tran Anh Hung poursuit sa démarche d’auteur cherchant la fulgurance et l’onirisme à partir d’un récit pourtant très concret – quitte à perdre le spectateur (ou lecteur) non averti “

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Éternité (★★★★☆)
Une fantastique adaptation du livre original qui se situe pile-poil dans la continuité du travail précédent de Tran Anh Hung… Génial mais, en somme, presque inaccessible

l'élégance des veuves (2)

L’élégance des veuves (★★★★☆)
“Tran Anh Hung et Alice Ferney partagent cet amour du portrait de femme, et cette aptitude à donner corps aux aspirations féminines”