Film, envoûtant mais redondant. Il est tout de même toujours passionnant de se plonger dans un film de Frederick Wiseman.

Il est une vache sacrée, un totem devant lequel on se prosterne. À son encontre, la critique est rare. Ce sont les mêmes hommages discrets qui se répètent à chaque sortie. Il est traité comme un musée qu’il est vraiment de mauvais ton de critiquer. De toute façon si tu vas voir un documentaire de 3h sur la bibliothèque de New York signé Wiseman, ce n’est pas pour dire que tu t’es fait chier, à te retourner pour savoir si tu peux apercevoir le projectionniste.

Pourtant, c’est un tort et pas des moindres. Pour que l’oeuvre d’un auteur soit vivante, il faut qu’elle soit critiquée, décortiquée, analysée. Une autre raison de cette non-critique est qu’il est tellement loin des normes, si éloigné du grand public, qu’elle passerait pour une rafale sur une ambulance. Un petit délit impardonnable contre la culture. Cette défiance du public à des causes très factuelles, l’aridité, l’austérité, et la durée en sont les principaux traits.

Pourtant ses films n’ont pas toujours fait 3h. Ceux de sa première période, portraits acerbes et racés du dysfonctionnement profond des institutions américaines, ne dépassaient  pas les 1h 30. Sa caméra, influencée par les reportages, volubiles, réagissait avec empathie et précision à la réalité présente. C’est ensuite que la durée s’est étirée, que la caméra est devenue fixe, que le plan est devenu séquence. Jusqu’à faire un film de 6h en 89, Near Death (Sur l’hôpital Beth Israël de Boston).Il semble que depuis Le ballet de l’opéra de Paris son œuvre soit entrée dans une nouvelle période. Le montage a évolué, le plan de coupe est apparu. La durée, elle, sans avoir réellement changé a pris une signification nouvelle. Depuis ce film il ne se concentre que sur des lieux qu’il admire. Des lieux de culture et de spectacle (L’opéra, Le Crazy Horse, la Nationale Gallery), des lieux de mixité et d’intégration (Boxing Gym, At Berkley, In Jackson Heights). Tous sauf Boxing Gym 94 min, exception qui confirme la règle, dépassent les 2h, s’étendent jusqu’à 3h pour la majorité. Il y a une idée incarnée mais à la base purement théorique : plus le lieu est riche d’humanité, gorgée culture, remplit de diversité, plus il faudra de temps au film, pour le dépouiller de manière exhaustive.

Le dernier en date, EX LIBRIS, sur la bibliothèque de New York paraît parfaitement adapté. Ces nombreuses salles, ses visiteurs, le sous-sol, cette volonté d’être accessible à tous… du miel pour Wiseman. Mais il est confronté à un problème de photogénie majeur. Même pour ce documentariste que l’on pense épargner par cet aspect du cinéma, filmer une salle de bibliothèque studieuse est compliqué. La lecture est belle mais un peu austère à l’image. Il la traite d’ailleurs en deux séquences rapides. En exagérant un peu, on pourrait dire que la bibliothèque se retrouve privée de son centre. Pour pallier à cette petite amputation, il multiplie les scènes de conférences, de réunions dirigeantes… Ça a l’avantage la présenter sous un angle que l’on ne connait pas; à la nuit tombée, elle se fait université populaire.

Elle organise en son sein une résistance culturelle à un monde qui a froid de bêtise. Malheureusement cette multiplications est redondante et barbe un petit peu dans la 3e heure. C’est pas que la séance de questions-réponses d’Elvis Costello soit inintéressante, bien au contraire. Mais c’est la cinquième du film, mis en scène de la manière identique. Cela contraste avec son précédent, In Jackson Heights. Le quartier populaire de New York de par sa superficie est plus foisonnant, plus profond. Ca troisième heure ouvrait de nouvelles portes. Notre attention ronronnante trouvait un second souffle dans ses rues tantôt paisibles tantôt électriques.

Reste le curieux envoûtement, cette sensation d’édredon qui survit à l’ennui, dans ses derniers films. Le temps n’est plus le même, comme s’il avait son unité de mesure personnelle. C’est la même sensation que l’on peut avoir devant un film de Rozier. Peut-Être y a-t-il un coefficient de diffraction, une courbe mathématique, une volute à deux inconnus, nommée le Wiseman.

Guillaume Pavia

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[CRITIQUE] EX LIBRIS : THE NEW-YORK PUBLIC LIBRARY
Titre original :Ex Libris
Réalisation : Frederick Wiseman
Scénario : Frederick Wiseman
Date de sortie : 1 Novembre 2017
Durée : 3h17min
3.0intéressant
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